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Casse-noisettologie

6 min

Si d’aventure vous avez passé les fêtes de fin d’année aux Etats-Unis, il vous aura été difficile d’échapper à Casse-Noisette . “Le ballet de Tchaïkovski [était] partout , rapporte la correspondante du Monde à Washington, Corinne Lesnes : un millier de représentations dans plus de cent villes américaines, huit productions différentes pour la seule ville de New York. Du Kennedy Center de Washington aux centres culturels de quartier, l’Amérique [préparait] les fêtes au son de la « Valse des fleurs » et de la « Danse des mirlitons ». Jusqu’à la Maison Blanche : cette année, Sasha, la fille cadette du président, jouait une souris dans le « grand Casse-Noisette russe » monté par le Ballet de Moscou dans la banlieue de Washington. Barack Obama a assisté à la répétition générale, le 16 décembre, avant de partir réconforter les familles des victimes de la fusillade qui a fait 26 morts à l’école de Newton. Pourquoi cet engouement ? , se demande, avec nous, la correspondante du Monde . En Russie, l’œuvre de Tchaïkovski n’a jamais atteint une telle considération. « Les Russes n’ont jamais pris Casse-Noisette très au sérieux, notamment parce qu’il fait intervenir des enfants sur scène, souligne Jennifer Fisher, professeure de danse à l’université de Californie. Alors qu’aux Etats-Unis on n’est jamais rassasié de fantaisie et d’utopie. » Le premier Casse-Noisette a été représenté le 18 décembre 1892 – il y a 120 ans – au théâtre Maryinski de Saint-Pétersbourg. Sur un livret de Marius Petipa adapté du conte d’Hoffmann et du récit d’Alexandre Dumas père, l’œuvre raconte l’histoire de la petite Clara, à la veillée de Noël. De son parrain, Drosselmeier, elle reçoit une poupée en forme de casse-noisette. A minuit, quand les jouets s’animent, elle est entraînée dans une fantaisie qui la voit affronter le roi des souris avant de plonger dans un univers de sucrerie. Aux Etats-Unis, le ballet a été créé le 24 décembre 1944 à San Francisco, mais c’est l’émigré russe George Balanchine qui lui a donné tout son lustre, en 1954, dans une production du New York City Ballet agrémentée de rennes, de neige et de légèreté. Aujourd’hui, Nutcracker est un rituel obligatoire. Qui ne l’a pas vu une demi-douzaine de fois est un quasi-asocial. Dans les magasins, la « Danse des flocons » rivalise avec Jingle Bells pour encourager les achats de Noël. Le ballet est adapté à toutes les modes : ici, George Washington joue le casse-noisette pendant que le roi des souris porte l’uniforme de la couronne britannique. Là, c’est une version rap. Le culte de Tchaïkovski reste largement l’apanage de la classe moyenne blanche, mais cette année, diversité oblige, un Casse-Noisette latino est apparu, avec une Clara originaire de Porto Rico. Selon Jennifer Fisher, auteur de Nutcracker Nation – un livre de « casse-noisettologie », selon son expression –, les Américains adorent Casse-Noisette parce qu’il est accessible et que c’est l’une des rares expériences que beaucoup de jeunes Américains auront jamais du ballet. C’est aussi une occasion de se rassembler autour de valeurs traditionnelles – le sens de la communauté, l’innocence enfantine, le rêve et même la paix entre les nations avec les danses russes, chinoises et arabes.

Mais, pour nombre de critiques, dont Sarah Kaufman, du Washington Post, Prix Pulitzer 2010, ce rituel a des effets pervers : il tue la créativité. Dans un article décapant publié il y a deux ans, elle avait affirmé qu’elle n’en pouvait plus de passer en revue le Nutcracker chaque hiver, fût-il dans une nouvelle version du Balanchine. Dès septembre, gémissait-elle, les notes endiablées de la danse russe commençaient à lui trotter dans la tête. La critique déplorait que, pour remplir les caisses, les théâtres finissent par ne prendre aucun risque dans la programmation. « Il est temps de mettre fin à la tyrannie de Casse-Noisette », écrivait-elle. Sans succès, si on en juge par la quantité de Nutcracker à l’affiche en cette fin d’année… » , conclut, effondrée, Corine Lesnes dans Le Monde .

« Le sens de la communauté, l’innocence enfantine, le rêve et même la paix entre les nations » , telles seraient donc pour leurs fans américains les valeurs véhiculées par le ballet russe. A Moscou, c’est une autre paire de manche. On a ainsi appris dans un article non signé de Libération que “le directeur artistique du Bolchoï, Sergueï Filine, a été grièvement brûlé à l’acide, jeudi soir à Moscou, par un agresseur cagoulé qui a pris la fuite. « J’ai cru qu’on allait me tirer dessus. Je me suis retourné pour m’enfuir, mais il m’a rattrapé et il m’a aspergé le visage », a raconté l’ancien danseur de 42 ans, la tête entièrement bandée, à une équipe de télé dans sa chambre d’hôpital. Il souffre de brûlures au troisième degré au visage et ses yeux sont atteints, faisant craindre qu’il ne perde la vue. « Il ne fait aucun doute que cette attaque est liée à son activité professionnelle », a affirmé le directeur du Bolchoï, Anatoli Iksanov. Filine faisait l’objet de menaces depuis sa nomination en mars 2011. L’hypothèse d’un conflit dû à une décision artistique est avancée par la porte-parole du théâtre : « Nous n’avions jamais pensé que la guerre pour les rôles pourrait en arriver à ce niveau criminel », a-t-elle commenté. Le chorégraphe Alexeï Ratmanski, prédécesseur de Filine, a pour sa part fustigé « la disparition progressive de l’éthique du théâtre ».”

Ariane Bavelier tient dans Le Figaro de ce matin un suspect idéal, “le Géorgien Nikolaï Tsiskaridzé, étoile du Bolchoï où il est répétiteur à mi-temps. Même génération [que Filine], même statut de danseur très admiré, même charisme, même si Tsiskaridzé est aussi sombre que Filine est solaire. On a pu le voir à Paris danser à l’Opéra ou au Théâtre des Champs-Elysées, où il est régulièrement invité dans les Saisons russes d’Andris Liepa, même s’il n’est plus que la caricature du danseur qu’il a été. Formé par la grande Semionova, Tsiskaridzé est persuadé d’être le meilleur danseur du monde et puisqu’il est le meilleur, la direction de la compagnie doit lui revenir de droit. Voilà dix ans qu’il multiplie les déclarations contre le Bolchoï, dénonçant à l’envi la médiocrité de ce qui s’y fait. L’an passé, au moment de la réouverture du théâtre, il a violemment dénigré sa restauration, s’est plaint de chacun des prédécesseurs de Filine. Tsiskaridzé est également un homme populaire et puissant, protégé par des proches de Poutine, politiques et oligarques. Pas assez toutefois pour le porter à la tête de la compagnie en novembre, au moment où le contrat de Filine devait être renouvelé, lorsqu’il a fait parvenir une pétition en ce sens à Poutine. C’est alors que les ennuis de Filine ont commencé : menaces téléphoniques, compte Facebook piraté libérant des lettres infamantes, pneus crevés et enfin jet d’acide.”

Et surtout, l’article du Figaro nous apprend que Filine aurait “obligé [Tsiskaridzé] à danser Casse-Noisette le 31 décembre alors qu’il comptait réveillonner avec des amis.” Et ça, c’est impardonnable…

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