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Ce qu'il advient des manuscrits

5 min

Ce soir, cette revue de presse fait plus que jamais œuvre de service public, en apprenant à tous les écrivains plus ou moins en herbe qui nous écoutent ce qu’il advient des manuscrits qu’ils envoient, la foi en leur avenir littéraire chevillée au corps, aux éditeurs déjà ensevelis sous les plis des potentiels futurs prix Goncourt. Et ce, grâce à une enquête menée pour L’Express par Delphine Peras. “C’est bien connu, écrit-elle, tous les Français ou presque sont des écrivains en puissance ! Mais il ne suffit pas de taquiner la muse pour être publié, loin de là : en moyenne, 1 seul manuscrit l’est, sur 6 000 envoyés par la poste aux éditeurs. « Le système de l’édition française fonctionne suffisamment bien », constate Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits de Gallimard. « Grâce à un effet de nasse entre éditeurs, il n’y a pas de chef-d’œuvre oublié dans un placard… » La preuve par le prix Goncourt 2011, L’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni, un premier roman aussitôt « flairé » par Philippe Demanet : « Pour moi, dit-il , c’était évident. »

« Oui, assure Louis Gardel, président du comité de lecture du Seuil depuis dix ans. Au bout de trois pages, on a une première idée de la qualité. Et on décèle aussitôt un ton nouveau. » Justine Lévy, lectrice à mi-temps chez Stock, cherche, elle aussi, la perle rare. Cela n’a pas toujours été le cas. Elle a raconté dans Rien de grave, paru en 2004 au Livre de poche, ses premiers pas dans le métier et son coup de folie en apprenant que son jeune mari, Raphaël Enthoven, alias Adrien, la quittait pour Carla Bruni, alias Paula la tueuse. Bilan : des dizaines de manuscrits intacts directement jetés à la poubelle ! Cette confession a quelque peu fait grincer des dents à Saint-Germain-des-Prés. Le manuscrit, c’est sacré.

« Chez Grasset, ils sont tous lus », témoigne Bruno Migdal, 53 ans, un scientifique de formation qui a repris des études de lettres sur le tard et qui vient de publier Petits bonheurs de l’édition à la Différence, récit bref et vif de ses trois mois de stage au service des manuscrits de la Rue des Saints-Pères, en 2004. De Gallimard à Albin Michel, en passant par JC Lattès, les grandes maisons disposent toutes d’un tel service, qui réceptionne les textes non adressés personnellement à un éditeur. « J’ouvre chaque paquet, assure Denis Gombert, de Robert Laffont. Je les fais ensuite indexer – titre, nom, prénom, adresse, date de réception, etc. Mon travail consiste à évaluer rapidement chaque manuscrit : sa valeur et son adéquation à la maison. Dans l’affirmative, je le confie à l’un de nos sept lecteurs. Soit, en fin de compte, 15 à 20% des manuscrits reçus. Car trop de gens confondent l’expression et l’écriture. »

« L’unique lecteur des éditions POL s’appelle… Paul Otchakovsky-Laurens ! », précise Jean-Paul Hirsch, bras droit du patron. Non content d’ouvrir lui-même les paquets chaque matin, l’éditeur d’Emmanuel Carrère lit tous les manuscrits (ce qui signifie tout de même plus de 3 000 par an, nous apprend un encadré de l’article, comme pour Grasset, contre près de 4 000 reçus par Robert Laffont et Fayard, 5 000 au Seuil et 6 000 chez Gallimard !). Cette assiduité a permis à POL de repérer illico Truismes, premier roman et best-seller de Marie Darrieussecq. « Paul décide seul de la publication, même s’il lui arrive de me demander mon sentiment. Ses choix sont délibérés et il assume parfaitement le refus d’un texte qui connaîtra le succès ailleurs », précise Jean-Paul Hirsch. Les autres éditeurs sollicitent l’avis de toutes sortes de lecteurs, pour certains rétribués assez chichement – à partir de 30 euros chaque fiche de lecture chez Fayard, entre 50 et 90 euros chez Grasset ou Robert Laffont. « Nos lecteurs ont des profils très variés, souligne Denis Gombert, celui de chez Robert Laffont : une mère de famille de trois enfants, un écrivain, une prof de khâgne… » Elisabeth Samama, responsable de la fiction française chez Fayard, attend d’abord un point de vue. Si son lecteur déteste radicalement un manuscrit, cela peut même lui donner envie de le lire.“

Lecteurs et comités de lectures n’empêchent pas évidemment les beaux ratages, comme en rapporte la journaliste de L’Express dans son enquête. Ainsi, “le dépit d’Elisabeth Samama en apprenant que sa maison, Fayard, avait raté HHhH, de Laurent Binet, récupéré par Grasset avant d’obtenir le prix Goncourt du premier roman 2010 et de s’écouler à quelque 200 000 exemplaires, selon Edistat. « Nous étions débordés, c’est une stagiaire qui a eu le manuscrit entre les mains et l’a laissé filer », regrette l’éditrice. Depuis ce raté, Fayard a mis au point un système de filtre plus précis, plus rigoureux, où chaque éditeur regarde systématiquement tous les manuscrits de son département. La même aventure était arrivée à Olivier Cohen, directeur des éditions de L’Olivier, à qui Anna Gavalda avait envoyé le manuscrit de son premier livre, un recueil de nouvelles qui a fini par être publié au Dilettante en 1999. Lauréat du grand prix RTL- Lire l’année suivante, Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part est devenu un immense best-seller, vendu à des millions d’exemplaires… Louis Gardel, du Seuil, admet pour sa part qu’il a refusé Ce qu’il advint du sauvage blanc, premier roman de François Garde, récemment paru chez Gallimard. Anne Carrière, elle, se rend un jour dans un Salon où le jeune Joël Egloff dédicace son premier roman drolatique, Edmond Ganglion & fils, paru en 1999 et applaudi par beaucoup. Elle achète un exemplaire. En guise de signature, le jeune homme écrit : « Pour l’éditrice chez qui j’aurais aimé être publié… » Etonnement de l’intéressée, ignorant que Joël Egloff lui avait adressé son manuscrit. Elle a retrouvé le compte rendu de lecture indiquant un « roman mortifère », au prétexte qu’il y est question d’une entreprise de pompes funèbres…“

Dur métier que celui d’éditeur !

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