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Censurer le messager

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Alors que Le Parisien nous apprend que le street artiste M. Chat ferait l’objet d’une nouvelle plainte pour dégradations, venue cette fois de la SNCF, au Royaume-Uni, “le sort funeste d’une hirondelle au plumage coloré de Clacton-on-Sea en dit long sur l’Angleterre d’aujourd’hui, mais aussi… sur l’utilité de l’art , estime le correspondant du Monde à Londres, Philippe Bernard. Cet oiseau aux jolis reflets vert et jaune était juché sur un fil, seul de son espèce, le bec tourné vers cinq gros pigeons gris brandissant des pancartes hostiles : « Les migrants ne sont pas bienvenus ! », « Retourne en Afrique ! », « Pas touche à mes vers ! » Mais tous ces volatiles se sont envolés, ou plutôt ils ont disparu du mur où Banksy, artiste au pochoir connu pour ses peintures de rue impromptues, les avaient posées. Un habitant anonyme se disant offensé par un message raciste, a appelé la hotline municipale antigraffitis. Le service « propreté » de la ville de Clacton s’est montré d’une efficacité redoutable : il a effacé mercredi 1er octobre le message pictural pourtant clairement antiraciste, dissolvant au passage l’œuvre d’un artiste dont les performances murales se négocient quelques centaines de milliers de livres sterling.” “Pour mémoire , rappelle Libération, un graffiti de Banksy sur le mur d’un pub de Brighton vient de trouver preneur à 456 000 euros aux enchères, à Miami.” “ « Nous ne savions évidemment pas qu’il s’agissait d’un artiste connu, a bégayé Nigel Brown, porte-parole de la municipalité, jeudi matin au micro de la BBC. Mais pour être honnête, je crois que nous l’aurions effacé de toute façon. » L’affaire prend évidemment tout son sens , explique Le Monde, lorsqu’on sait que jeudi 9 octobre, tout le pays aura les yeux rivés sur Clacton-on-Sea où devrait être élu le premier député de l’UKIP, le parti antieuropéen et xénophobe qui a raflé 27,5% des voix aux dernières élections européennes. […] Alors que la campagne électorale bat son plein, on peut d’ailleurs s’interroger sur les véritables motivations du plaignant. […] Banksy n’avait peut-être pas imaginé jusqu’où pourraient aller les ravages de la bêtise, lui qui a déclaré : « J’ai appris par expérience qu’une peinture n’est pas terminée lorsqu’on repose le pinceau, c’est à ce moment-là qu’elle commence sa vie. » En Angleterre toujours, un vif débat a conduit à l’annulation, après une pétition signée par plus de 20 000 personnes, d’une exposition au Barbican Center de Londres, Exhibit B , de l’artiste sud-africain Brett Bailey, qui prend la forme d’un zoo humain. “Une œuvre insultante , pour le Guardian , cité par Courrier International. Exhibit B est l’exemple parfait d’une infamante « œuvre d’art » qui est une forme d’exploitation et de violence raciale, car elle crée une parodie grotesque des souffrances par la mise en scène de cadavres noirs muets.” En défense, Courrier International cite le site politics.co.uk . “La fermeture d’ Exhibit B, y écrit Ian Dunt, révèle la recrudescence de la censure en Grande-Bretagne [l’exposition avait déjà été présentée dans une douzaine de villes européennes]. Nous sommes devenus si indifférents à la raison d’être des œuvres d’art que nous faisons fermer des expositions visant à soutenir nos propres opinions politiques. Nous nous autocensurons. Quelle apothéose ! Des manifestants soi-disant antiracistes ont fait annuler une exposition antiraciste parce qu’elle présentait des images du racisme. […] Comment sommes-nous supposés représenter le racisme sans le montrer ? Aurait-on aussi dû interdire 12 Years a Slave ? Ce film était sans nul doute difficile à regarder. Les artistes noirs qui participent à Exhibit B se tiennent parfaitement droits, enchaînés, afin de faire référence aux « zoos humains » du XIXe siècle. L’exposition montrait aussi des installations présentant des demandeurs d’asile comme des « objets trouvés ». Voici comment les acteurs eux-mêmes décrivent l’installation : « Chaque personne se déplace seule dans l’exposition et chaque acteur est représenté dans son propre tableau vivant. Chaque acteur doit regarder chacun des visiteurs dans les yeux. Au début, au premier tableau, la plupart des gens n’ont même pas conscience d’observer des humains. L’espace d’un instant, notamment pour les premiers arrivants, nous sommes des objets. Puis nos regards se croisent. A cet instant, nous cessons d’être des objets et nous devenons humains. Certaines personnes sursautent littéralement. Certains fondent en larmes, d’autres détournent immédiatement leur regard. D’autres continuent de nous fixer alors que des larmes leur montent aux yeux. A mesure qu’ils parcourent l’exposition, nous les regardons et nous sommes témoins de leurs sentiments : colère, chagrin, pitié, tristesse ou compassion. Et surtout, nous assistons à une prise de conscience. C’est pour cette raison que nous restons. Et que nous continuerions cette exposition si c’était possible. » […] Il est parfaitement évident, commente le site Politics, que le Barbican n’organiserait jamais d’exposition raciste. Il serait presque impossible aujourd’hui de créer une pièce de théâtre, une émission de télé ou une œuvre d’art visuel racistes en Grande-Bretagne. Ainsi, l’hypersensibilité qui a submergé le débat politique se nourrit non pas du racisme, mais de l’effet de choc que provoque l’art. Des pans entiers de la gauche et de la droite se complaisent dans l’indignation et la savourent. C’est comme s’ils faisaient tout leur possible pour trouver des occasions de s’insurger. Et pourtant, rares sont ceux qui s’attaquent réellement à la brutalité du système britannique en matière d’immigration et d’asile. […] Et lorsque des manifestations sont organisées pour dénoncer ce système, ceux qui répondent présent sont bien moins nombreux que les 22 000 personnes qui ont signé la pétition pour attaquer le Barbican et Exhibit B.”

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