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Chantons, dansons, rions avec la religion

6 min

On a appris peu avant le début du festival de Cannes dans Les Inrockuptibles qu’American Psycho , le roman de Bret Easton Ellis déjà porté à l’écran en 2000, va faire l’objet d’une adaptation en comédie musicale par une troupe londonienne. “Patrick Bateman qui trucide ses victimes en chantant et en exécutant un joli pas de deux. Tentant, non ? Le metteur en scène promet que ce sera sanglant.“ On leur souhaite en tout cas autant de succès qu’une autre comédie musicale, The Book of Mormon , qui ne désemplit pas à Broadway depuis plus d’un an.

“Incontinents, s’abstenir , prévient Renaud Machart dans M Le magazine du Monde : The Book of Mormon est une menace permanente pour les vessies sensibles. La comédie musicale la plus irrévérencieuse, et probablement la plus drôle, qu’ait connue Broadway depuis des années a été qualifiée par le Washington Post de « charge musicale extraordinairement bien conçue contre toute chose sacrée ». Couvert d’éloges par la critique et récompensée par neuf Tony Awards, le spectacle affiche complet depuis son lancement, en mars 2011. A tel point qu’il est impossible d’obtenir des billets pour les mois à venir, à moins de débourser, comme l’a fait le critique du Monde, 477 dollars pour obtenir l’un des rares sièges encore disponible, dans la catégorie Premium, pour certaines représentations. […] A Broadway, la loi du privé est souveraine : passée la période promotionnelle qui accueille les critiques, tous les sièges sont mis en vente. Et il faut convenir que l’intérêt des journalistes européens pour The Book of Mormon a grandi à mesure que Mitt Romney, le candidat à l’investiture républicaine, s’imposait dans les primaires. […]

Mais au moment où les premières représentations de la pièce ont été données en mars 2011, la campagne républicaine n’avait pas démarré. Depuis, les auteurs du spectacle n’ont pas ajouté de bons mots aux dépens de Mitt Romney comme le faisaient les opérettes au XIXe siècle, qui s’ingéniaient à multiplier les allusions politiques au fil de l’actualité. Ce qui n’a pas l’air de déplaire au candidat mormon qui déclarait au New York Times, en décembre dernier : « J’ai en fait encouragé les auteurs de cette pièce car il me semblait que leur travail était très utile. Je veux voir le spectacle, sans aucun doute, car c’est un énorme phénomène, vainqueur aux Tony Awards. Mais j’ai hélas peu de temps pour les spectacles de Broadway. »

The Book of Mormon est l’œuvre de Trey Parker et Matt Stone, les deux créateur de la série télévisée d’animation South Park, qui entame sa seizième saison sur la chaîne américaine Comedy Central. Les comparses, qui se fréquentent depuis leurs études universitaires dans le Colorado, ont constitué un trio gagnant avec Robert Lopez, auteur d’ Avenue Q, une comédie musicale jouée par des marionnettes – actuellement sur la scène de Bobino, à Paris. Les amateurs de South Park savent bien que la mesure et le bon goût ne sont pas la tasse de thé de cette série, dont les épisodes les plus crus sont déconseillés aux moins de 18 ans. Au diable les bons sentiments, les convenances et le politiquement correct : ici, il est plutôt question de scatologie et d’eschatologie. A titre d’exemple, le pilote de South Park s’intitulait, en version française, Cartman porte une sonde anale. Au fil des saisons, on a pu voir La mère de Cartman est toujours une folle du cul ou encore L’Histoire de Scrotie McMorvburnes.

Dans ce contexte, il est piquant d’entendre le « F word » (« F » pour « fucking ») « bipé » lorsque Jon Stewart, le présentateur vedette du « Daily Show »), déclare faussement jaloux aux deux créateurs de The Book of Mormon que leur réussite le met dans « une putain de colère », alors que des mots bien plus crus sont prononcés – sans bip censeur, il va sans dire – sur la scène de The Book of Mormon huit fois par semaine… Dans une Amérique où les comédiennes de stand-up Kathy Griffin ou la « vétérane » Joan Rivers ont été bannies de talk-show sur CNN ou CBS pour avoir prononcé en direct le « F word » ou l’un de ses vocables cousins, l’Eugene O’Neill Theater paraît une oasis de transgression lexicale et morale où le public, majoritairement adulte, retombe en enfance : on n’a jamais entendu rire de manière aussi tonitruante et continue dans un théâtre depuis belle lurette…

L’histoire est celle de deux garçons mormons : Kevin Price, futur gendre idéal propret, et Arnold Cunningham, petit gros mal dégrossi. Ce duo façon Laurel et Hardy est envoyé de Salt Lake City, la ville où siège l’Eglise mormone – de son nom officiel Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours –, en Ouganda pour prêcher la bonne parole et recommander aux populations le Livre de Mormon et ses applications dans la vie quotidienne. Arnold, qui n’a jamais rien compris au sens réel de l’ouvrage et mélange volontiers ses références avec celles de Star Wars et du Seigneur des anneaux, en livre à la population africaine une interprétation inédite et calamiteuse, qui mène le groupe à une bérézina délirante sanctionnée par la hiérarchie mormone, effarée par ce schisme décadent.

Sans faire œuvre de cynisme, les auteurs de The Book of Mormon s’en donnent à cœur joie : allusions, bons mots et mauvaises blagues pullulent, sur l’homosexualité (combattue par l’Eglise mormone), les Noirs (auxquels elle ne permit d’être prêtre qu’en 1978 seulement), la pédophilie, le sida, la croyance en la sorcellerie, les religions… Le tout brassé par la centrifugeuse implacable de ce livret à ne pas mettre en toutes les oreilles. On se paie même la tête d’un grand succès, au cinéma comme à la scène, Le Roi Lion, produit par la Walt Disney Company. Lorsqu’un des personnages découvre, dépité, la réalité violente et hostile du terrain, il s’écrie : « Eh ben, l’Afrique, c’est vraiment pas comme dans Le Roi Lion ! » Et d’enchaîner avec une chanson parodiant le style « ethnique » emprunté par la partition en question…

Et les mormons dans tout ça ? , se demande Renaud Machart. A en croire ceux, nombreux, venus voir le spectacle, l’enthousiasme est visiblement partagé avec le reste du public. […] La tête de l’Eglise mormone, comme ses adeptes, semble avoir accueilli le spectacle avec une modération surprenante. […] The Book of Mormon semble avoir désamorcé la critique, ce qui lui aura évité les violentes manifestations ayant suivi la publication de caricatures de Mahomet ou celles des catholiques intégristes devant le Théâtre de la Ville lors du spectacle parisien de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu. « C’est voulu, écrivait le New York Times le 30 mars 2011 : les mormons tiennent à faire savoir qu’ils savent encaisser les coups. » »

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