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Christine Angot et la méta-critique

7 min

A quoi reconnaît-on qu’un livre fait événement ? A l’excès dans la louange ou la détestation, certes, mais surtout à ce qu’on ne parle plus de l’objet lui même, mais qu’on critique sa réception critique. Exemple, ce billet « tendance » de Nelly Kaprièlian dans Les Inrockuptibles ,sous le titre « Angot is back » . “Depuis L’Inceste il y a treize ans, aucun roman de Christine Angot n’avait reçu un accueil aussi tranché, opposé, qu’ Une semaine de vacances, constate-t-elle. Au moment de L’Inceste, la ligne de démarcation était assez claire entre une critique de gauche l’acclamant et une critique de droite la dénigrant. Puis les cartes se sont brouillées, le style d’Angot aussi : avec Rendez-vous mais surtout Le Marché aux amants, Angot effaçait sa voix nerveuse, rythmée, sa voix qui analyse, commente, dit « non » haut et fort, pour laisser la place au récit quasi clinique – voire trop plat – de sa vie, souvent concentrée sur ses amours. On le sait depuis le début de son œuvre, mais surtout depuis Pourquoi le Brésil ?, l’écrivaine entendait livrer le récit de ce qui advient vraiment dans la vie amoureuse sans les fards du romantisme ou du romanesque, sans sentimentalisme ni psychologisme. La réception contradictoire, jusque dans l’emphase ou la violence – chef-d’œuvre pour les uns, déchet pour les autres –, d’ Une semaine de vacances se joue aujourd’hui moins que par le passé entre une presse de gauche et une presse de droite. D’abord, précisons à ses « adorateurs » que l’on a le droit de trouver certains de ses romans ratés. Angot n’est ni une sainte, ni une victime, loin s’en faut d’ailleurs, tant l’un des enjeux de son écriture consiste justement en une réappropriation de ce pouvoir qu’est la langue, ce retournement du pouvoir intime et social utilisé par celui qui commet l’inceste – son père – sur la jeune fille – elle – tout en lui donnant des leçons condescendantes de diction – le père écrit des articles sur le langage, sa pureté et sa préservation, lit Le Monde, etc. Ce qui fait problème dans le rejet violent de certains face à son nouveau texte, c’est la bassesse de l’argumentation : justifications graveleuses, vulgaires, que ces journalistes, tous des hommes (est-ce un hasard ?), dégainent pour la rabaisser. Une femme parle de sexe et les mecs tremblent ? C’est pire que ça : comme si les arguments utilisés réaffirmaient la place et la parole dominantes du père. Au fil de ces articles bâclés, tous prodiguent force leçons d’écriture et de culture à la « pauvre petite » (bah oui, d’où elle vient celle-là ?) qui ne saurait pas écrire d’aucuns, ricanant, lui conseillent de mettre 30% de fellation dans ses livres, d’autres de lire Sophocle. Et tous, au fond, d’afficher le même mépris de classe que le père utilise contre sa fille – comme pour mieux protéger la cohésion d’une société patriarcale menacée par la parole des filles ou des plus faibles ? Paradoxalement, si la violence de la réception de ce texte en dit long sur l’état d’une société, elle rassure sur l’écriture d’Angot, à nouveau transgressive si elle dérange autant ces petits messieurs de la « culture ». En hybridant son thème de toujours, l’inceste, avec la voix qu’elle s’est récemment choisie, distante, sans pathos, Angot renoue avec son pacte littéraire : celui d’interpeller le lecteur, d’en faire une partie prenante de son geste d’écrivain ce tiers qui, parce qu’il est convoqué dans la scène, un crime perpétré à huis clos, permet le renversement, légitime le passage du rôle d’objet à celui de sujet pour l’auteur, de sujet à celui d’objet pour le père. C’est peut-être pour cela que l’œuvre d’Angot n’a jamais laissé indifférent : il y a ceux qui acceptent d’être impliqués et ceux qui se sentent en danger.”

Dans Le Figaro , Sébastien Le Fol s’est livré lui aussi à l’exercice de la méta-critique, répondant presque mot pour mot à Nelly Kaprièlian, sous un titre qui annonce la couleur avec élégance : « Le tout-à-l’Angot » . “Christine Angot est-elle à la France de François Hollande ce qu’Edouard Manet fut à celle du Second Empire ? , s’interroge-t-il. Les arbitres des élégances littéraires ne sont pas loin de le penser. A lire l’abondante prose qu’ils ont consacrée au dernier livre de la romancière, Une semaine de vacances aurait la même portée que le fameux tableau du peintre, Le Déjeuner sur l’herbe. En représentant une femme nue, assise entre deux hommes habillés, Manet avait déclenché une bataille d’Hernani. En abordant le sujet de l’inceste de manière clinique, Mme Angot romprait avec le classicisme ringard et relancerait la guerre des anciens et des modernes. Le public est invité à applaudir la performance de l’artiste. A s’incliner devant sa crudité et son audace. Le landerneau nous a habitué à ces campagnes d’encensement. Mais le plus frappant, dans l’« Angotgate », c’est la tonalité très politique des débats. Christine Angot, qui a pourtant écrit des livres plus inspirés, décapant les mythologies de l’amour ( Pourquoi le Brésil ?, Les Désaxés), n’est plus considéré comme un écrivain, mais un symbole. Celui de la lutte des dominés contre les dominants. Par dominant, comprenez le bourgeois, le capitaliste, le père, l’homme… Autant de représentants d’un monde archaïque. S’appliquant à un livre de Mme Angot, la critique traditionnelle portant sur le style et la forme est jugée inopérante. Ne parlons même pas de cette notion fasciste de « plaisir de lecture ». Sous la plume de l’un des thuriféraires de Miss A, on a pu lire cette phrase hallucinante : « Il n’y a jamais de raisons littéraires de ne pas aimer un auteur ». Autrement dit, ne pas goûter la froide prose de notre nouvelle Marguerite Duras signifie que : 1. on en veut à sa personne et à ce qu’elle représente 2. on est insensible à sa souffrance 3. si on refuse de prendre son parti, on est du côté des salauds incestueux. Le signe social de l’écrivain prend donc le pas sur son œuvre. Le pauvre lecteur, qui ne sait déjà pas s’il a affaire à du lard ou du cochon, fait l’objet d’un implacable chantage. On le somme de choisir entre deux camps : le bourreau ou sa victime. Les terroristes intellectuels qui s’agitent autour de la romancière ne lui rendent pas service. Une semaine de vacances ne mérite pas qu’on l’encense à ce point. Ni qu’on le recouvre de purin d’ailleurs. Tel un Nicolas Sarkozy de la République des lettres, Angot cristallise les névroses. La critique a fait un transfert sur elle. Le monde littéraire a besoin d’une thérapie sinon il finira au tapis” , conclut le chroniqueur du Figaro .

A suivre, pour la critique du commentaire de la critique…

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