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Chute de Rome, mystères de Paris

7 min

Nouvel épisode de notre panorama cataclysmique de l’état du cinéma dans le monde : aujourd’hui, l’Italie. “C’est la question du moment pour le petit monde du cinéma romain , relate Philippe Ridet dans M Le magazine du Monde . Le réalisateur américain Quentin Tarantino honorera-t-il de sa présence le prochain Festival international du film de Rome (du 9 au 17 novembre), dirigé par Marco Müller ? S’il vient, la ville retrouvera – du moins provisoirement – son lustre d’antan dans l’imaginaire du cinéphile. S’il ne vient pas, elle retournera à son statut d’ex-capitale du cinéma dont on évoque avec regret les splendeurs fanées. A Rome, le cinéma se vit au passé. Dans les rues, tout rappelle ses riches heures. Fontaine de Trevi : le tournage de La Dolce Vita, de Federico Fellini. Tard la nuit, quand la place est enfin déserte, on pourrait entendre la voix d’Anita Ekberg invitant Marcello Mastroianni à faire trempette dans ce bassin du baroque tardif… , écrit non sans lyrisme le correspondant du Monde à Rome. Place du Peuple passent les ombres de Vittorio Gassman et Stefania Sandrelli dans Nous nous sommes tant aimés ! A l’arrière des bus, des affiches publicitaires invitent à visiter Cinecittà, les grands studios construits à l’initiative de Mussolini sur la lointaine via Tuscolana. Voyage nostalgique encore une fois. Les péplums sont passés de mode. On ne tourne plus – ou presque – que des films publicitaires ou des émissions de télévision. Décorateurs, menuisiers, plâtriers s’inquiètent pour leur avenir. Les nouveaux actionnaires privés voudraient construire un hôtel, voire un centre commercial, sur des terrains adjacents aux studios. Le temps est loin où Charlton Heston (qui y a tourné Ben-Hur en 1959) déambulait en scooter et jupette de conducteur de char antique dans les allées bordées de pin. Dans son dernier film, Reality, Matteo Garrone montre une longue file de garçons et de filles qui attendent de participer à l’émission Grande fratello (« Grand frère »), l’ancêtre de la télé-réalité. Sa caméra s’attarde longuement sur la façade de ce qui fut autrefois « Hollywood-sur-Tibre » : un exercice de style, un devoir de mémoire.

Retour en ville. Sur la via del Corso, l’artère qui coupe le centre historique en deux, le Metropolitan, l’un des très rares cinémas de Rome qui projetait des films en version originale, est fermé depuis près de deux ans. Un magasin de vêtements devait s’y installer. On l’attend encore. Beaucoup plus loin, sur la via Appia Nuova, une banderole géante « Cinéma occupé » barre la façade du Maestoso, premier multiplexe de l’histoire de Rome. Inaugurée en 1956, la structure en béton pourrait être vendue. Le Maestoso est la dernière victime d’une hécatombe silencieuse. Il connaîtra probablement le sort des quelque 30 salles de la capitale transformées ces vingt dernières années en boutiques, salles de jeux, appartements ou complètement laissées à l’abandon. De 120 salles dans les années 1970, Rome n’en compte plus que 58… Le reste de l’Italie ne va pas mieux : 761 salles ont fermé, dont 60 depuis le début de l’année 2012. Désaffection du public (cette année, entre mai et août, les salles italiennes ont perdu le tiers de leurs spectateurs), diminution des aides publiques (la part de la culture dans le budget de l’Etat est passée de 0,34% en 2005 à 0,19% en 2011), piètre qualité des films, concurrence d’Internet et des films piratés vendus à tous les coins de rue : les raisons ne manquent pas pour expliquer ce désastre. Il y en a peut-être une autre, à dire de manière plus brutale : l’Italie ne respecte plus le cinéma. La télévision publique diffuse uniquement des navets, coupés en tranche par d’incessantes interruptions publicitaires. A l’exception de la diffusion des quelques images du Festival de Venise, aucune chaîne ne produit d’émission consacrée au cinéma. La VO est une denrée rare : officiellement, les Italiens sont allergiques aux sous-titres – officieusement, on protège la caste des doubleurs… Pour les cinéphiles italiens ne reste plus que le recours à la vidéo et au téléchargement. Déprimant ? A Rome, pour chasser les idées noires, il suffit d’aller faire un tour pour revoir ces lieux qui en firent la capitale du cinéma et de la cinéphilie” , conclut avec nostalgie Philippe Ridet dans M Le Magazine du Monde .

Alors que la capitale du cinéma et de la cinéphilie, tout le monde le sait, enfin, c’est Paris ! Et à Paris, tout va bien, à en croire un article du Monde , le quotidien cette fois, signé Clarisse Fabre, à l’occasion de l’inauguration demain d’un nouveau complexe porte des Lilas, l’Etoile-Lilas. Sous un portrait de la famille Henochsberg, qui va opérer ces sept nouvelles salles, la journaliste du Monde dresse un état du cinéma à Paris. “Il y a ces onze salles qui ont fermé depuis 2010, le plus souvent des mono-écrans. Il y a l’exploitation art et essai qui résiste, 38 salles au total dans la capitale, avec quelques renouvellements réussis (Le Nouveau Latina, La Clef, le Denfert…). Et, toujours, les complexes et multiplexes qui ouvrent ou se transforment. La géographie parisienne des salles se développe, note la Ville de Paris, dans un document intitulé « La dynamique de l’exploitation cinématographique parisienne à l’horizon 2015 », rédigé à l’occasion de l’inauguration de l’Etoile-Cinéma, porte des Lilas. Car cette actualité signe le retour d’un indépendant : il n’y avait pas eu à Paris d’ouverture de salle par des indépendants depuis la reprise du Cinéma des cinéastes, par l’ARP en 1996. Il y en aura prochainement un deuxième, au printemps 2013, avec l’arrivée du Louxor-Palais du Cinéma. « Si tous les projets voient le jour, Paris disposera en 2015 de 88 établissements et 431 écrans, contre 89 établissements et 369 écrans en 2000 », recense le rapport. Aux côtés des quartiers traditionnellement présents sur la carte des cinéphiles (quartier Latin, Champs-Elysées, Montparnasse…), se développent quatre nouveaux pôles : Gambetta-porte des Lilas, place d’Italie-Bibliothèque, Passy-Grenelle-Convention et Clichy-Barbès-Montmartre. La place de MK2 grossit, avec notamment un projet à la Villette. Le 9 novembre, le groupe ouvre une salle au Grand Palais, avec une programmation le week-end axée sur le patrimoine (Chaplin, Disney…). Bientôt, le MK2 Bibliothèque ouvrira quelques salles proches de la Bibliothèque nationale de France : y seront projetés des films plus pointus, pour délester le multiplexe et « laisser plus de temps aux films », précise le patron, Nathanaël Karmitz. « Il ne faut pas confondre les MK2, ses librairies et magasins de DVD, avec n’importe quelle autre usine à pop-corn, dit-il. Quand un spectateur va voir Harry Potter dans un MK2, il se cultive. S’il le voit ailleurs, il va voir un blockbuster. » Pourquoi ? , se demande, comme nous, Clarisse Fabre. Sans doute un nouveau mystère de Paris” , conclut-elle…

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