LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Cinéastes maltraités

7 min

Nous avons déjà parlé ici deux fois des avanies du théâtre hongrois, sous le pouvoir nationaliste de Viktor Orban, grâce notamment à un article de notre consœur en Dispute Brigitte Salino. Le Monde a remis le couvert sur l’état sinistré de la culture en Hongrie, en envoyant cette fois la journaliste Clarisse Fabre à Budapest, où elle a assisté à une réunion de l’association des réalisateurs hongrois, présidée par le plus connu de ceux-ci, Béla Tarr. “Béla Tarr sort de sa poche un billet de 10 euros , raconte l’envoyée spéciale du Monde . Cheveux longs, catogan, veste en cuir noir, il le brandit dans la grande salle du cinéma Urania, à Budapest. « Nous allons créer un fonds indépendant pour produire les films ! », annonce le réalisateur du Cheval de Turin, Ours d’argent au Festival de Berlin, en 2011, et nouveau président de l’association des réalisateurs hongrois. Il est midi, samedi 4 février. Des dizaines de réalisateurs sont venus assister à un débat sur la situation du cinéma hongrois. La veille, la 43e édition de la Semaine du film hongrois, qui ne dure en fait que trois jours, faute de moyens, a ouvert ses portes avec ce mot d’ordre : survivre. La guerre est déclarée contre la politique « arbitraire » du commissaire du gouvernement chargé du cinéma. Andrew G. Vajna, ancien producteur des Rambo et Terminator. Le premier ministre Viktor Orban lui a donné pour mission de restructurer le secteur…

Assis dans les derniers rangs, Andrew G. Vajna écoute, l’air désabusé, les critiques qui s’abattent sur lui et sur l’équipe du Fonds national du cinéma – entré en vigueur en septembre 2011, il remplace l’ancienne fondation publique MMKA. Où va l’argent du nouveau fonds, doté de vingt millions d’euros ? Sur quels critères l’Etat va choisir d’aider les films ? Pourquoi la profession n’est-elle pas associée au processus de sélection, comme c’était le cas dans le passé ? Les réalisateurs dénoncent « le fait du prince »… et l’intrusion du politique. L’un d’eux raconte : « Quand un réalisateur signe le contrat, une clause stipule que l’Etat financeur a le dernier mot sur le montage. Pour contrebalancer ce pouvoir, il va falloir trouver des coproductions étrangères. » C’est l’ancienne génération, celle qui n’a plus rien à perdre, qui accuse. Les jeunes ne sont pas là. Difficile de critiquer le pouvoir en place, puis de frapper à sa porte quand on a besoin d’argent…

Projeté vendredi 3 février, le film d’ouverture, sobrement intitulé Hongrie 2011, est né de la détresse des cinéastes. « Je voyais mes amis pleurer, attendre de l’argent qui ne venait pas. Je leur ai proposé de tourner un film à zéro budget, pour raconter la situation. Tout le monde a travaillé gratuitement, les comédiens, les techniciens », raconte, au bar du cinéma Urania, Béla Tarr, qui est le producteur de ce film. Composé de onze courts métrages mis bout à bout, il sera projeté lors d’une séance spéciale au Festival de Berlin. Autre bonne nouvelle pour la Hongrie, le film de Benedek Fliegauf, 37 ans, Just the Wind, figure parmi les films en compétition à la Berlinale. A Budapest, un autre film surgi de la crise a marqué les esprits : Final Cut. Ladies & gentlemen du réalisateur György Palfi, 38 ans. Il n’avait pas d’argent, lui non plus. Un jour, une idée lui est venue : il allait piocher sa matière dans les grands films de l’histoire du cinéma, de La Ruée vers l’or, de Charlie Chaplin, à Avatar, de James Cameron. Raconter une histoire d’amour avec les plus grandes stars, sans payer le moindre cachet. Faire se rencontrer, par la magie du montage, Audrey Hepburn et Gérard Depardieu, Humphrey Bogart et Penelope Cruz, etc. Au total, György Palfi a puisé dans 450 films. Le résultat est brillant, jubilatoire , juge la journaliste du Monde . Mais il y a un problème : le film ne peut pas sortir en salles pour des questions de droits d’auteur. Il peut seulement être visionné lors de séances non commerciales. « Si le Festival de Cannes le prend, mon film pourra y faire sa première mondiale », sourit György Palfi. Le jeune réalisateur n’est pas un inconnu. Il a déjà signé trois longs métrages, parmi lesquels Taxidermia, sélectionné à Cannes en 2006, dans le section « Un Certain Regard ». Quand on l’interroge sur la politique d’Andrew G. Vajna, il répond simplement : « On a retrouvé le niveau de financement d’avant. Attendons de voir… » Car l’ancien producteur d’Hollywood, natif de Hongrie, est malin. Les quatre premiers films qui ont reçu le soutien à la production ne sont pas des blockbusters. Et leurs réalisateurs sont respectés dans la profession : János Szasz est connu dans le cinéma d’auteur Gyula Nemes vient du cinéma expérimental Karoly Ujj Mészaros prépare un premier long métrage grand public enfin, Balint Kenyeres, 34 ans, est un grand espoir du cinéma magyar. Méfiance, prévient toutefois cet observateur : « Cette stratégie vise à apaiser les esprits. Les amis de Vajna attendent leur tour. Ils seront servis dans quelques mois ».“

Certains cinéastes se sentent mal aimés dans leur pays, d’autres sont maltraités dans des pays qu’ils estiment amis. C’est ce qui est arrivé il y a une semaine à Claude Lanzmann en Israël, comme l’ont raconté Libération et Le Figaro dans des notules. “Le cinéaste de Shoah a été retenu par la police mardi à l’aéroport de Tel-Aviv. Selon Claude Lanzmann, « une abrutie de la sécurité a fouillé trois fois nos bagages et, après l’enregistrement, tandis qu’elle nous surveillait encore, j’ai passé un doigt sous son menton, disant ironiquement à mes assistants : “Look how charming she is.“ (“Regardez comme elle est charmante.“) Elle est allée se plaindre à sa supérieure qui a appelé la police ». L’employée de sécurité l’accusait d’avoir voulu l’embrasser « contre son gré ». Se rendant compte de la méprise de ses services, le directeur de la sécurité a fait attendre l’avion pour Paris que l’auteur de Shoah a rejoint avec une heure trente de retard, après un interrogatoire et l’enregistrement de ses empreintes digitales, sous les applaudissements de nombreux passagers témoins de la scène. Verdict de Lanzmann : « Les filles de la sécurité à Ben-Gourion sont des grandes malades, et à en juger par leur comportement, Israël est un mélange de Kaboul, de Téhéran et des spécialistes des gender studies aux Etats-Unis. »

Israël devrait pourtant le savoir, faut pas énerver Claude Lanzmann !

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......