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Cinéma arabe : enlèvement et apparition

6 min

C’est malheureusement un cas parmi tant d’autres. Si je vous en parle ce soir, c’est parce qu’il apparaît dans les pages culture de vos journaux, et qu’il prolonge sinistrement l’émission que nous avions consacré au cinéma syrien le 17 avril dernier. “Un cinéaste syrien, Orwa Nyrabia , lit-on dans Le Monde sous la plume de Shahzad Abdul, a été arrêté par les forces de sécurité du régime de Bachar Al-Assad le 23 août à l’aéroport de Damas, alors qu’il embarquait pour rallier Le Caire, où il aurait été invité par le collectif média « révolutionnaire » égyptien Mosireen. In the Shadow of a man, son dernier film, traite de la révolution égyptienne et du rôle des femmes. Après plus d’une semaine de détention [cet article a été publié le 31 août], le cinéaste et producteur de documentaires, qui travaille notamment avec Arte, n’a donné aucun signe de vie à ses proches « très inquiets pour sa santé et sa sécurité ». Selon eux, le directeur du festival Dox Box de Damas, ainsi qu’un autre acteur syrien, ont été arrêtés pour avoir aidé des compatriotes ayant perdu leur emploi et leur habitation dans la répression du gouvernement. Sans préciser la nature de cette « aide ». Indignés par l’enlèvement, plus de 140 cinéastes ont signé une pétition pour réclamer sa « libération immédiate ». « Tout son travail consiste à bâtir pacifiquement des ponts entre les êtres, considérant l’art, le cinéma, comme un des moyens les plus efficaces pour atteindre ce but », clament les signataires. Parmi eux, des acteurs, réalisateurs ou figures célèbres du cinéma, comme Mathieu Amalric, Costa Gavras ou Jet Li. Claude Kandiyoti, initiateur du mouvement, se dit désespéré . « Généralement, lorsque le régime capture quelqu’un, il en donne des nouvelles après quarante-huit heures maximum. Là, aucune. Les services d’Assad ont en plus effacé toute trace de lui sur les réseaux sociaux. Ils veulent qu’il disparaisse complètement », confie-t-il au Monde. Orwa Nyrabia […] profitait de son entente apparente avec le régime – la femme de Bachar Al-Assad siège dans le comité de son festival – pour dénoncer le verrouillage de ce dernier. Lors des élections municipales de 2011, il a prétendu tourner un documentaire de propagande pour le régime. Il s’est en réalité servi des images pour réaliser un film raillant la mise en scène orchestrée par Damas. Orwa Nyrabia avait déjà eu affaire aux autorités lorsqu’il s’était opposé, avant même le début de la révolte en mars 2011, à une interdiction de la production de films indépendants. « Il semble que créer un mouvement cinématographique indépendant était un crime en Syrie », a regretté un autre réalisateur, Ahmad Malas. La dernière édition du festival Dox Box avait été annulée pour protester contre la répression.

Depuis quelques jours, le régime syrien effectue une vague d’arrestations dans le milieu artistique damascène. De nombreux acteurs ou artistes syriens, comme Mohammed Omar Ouso, Mina Wasif, Yara Sabri ou Rima Flihan, ont ainsi été enlevés. Un tournant que craignait le réalisateur. « Il disait que quand les artistes, dont lui, commenceraient à disparaître, c’est que le régime acculé prendrait un tour répressif extrême », dénonce Ossama Mohammed, son oncle et cinéaste [qui était de nos invités le 17 avril]. […] Claude Kandiyoti affirme que sa famille, cachée à Damas, craint le pire : « Heure après heure, l’espoir diminue. »

Une note d’espoir, bien dérisoire comparée à cette histoire, s’est toutefois élevée sur la lagune vénitienne, comme l’a rapporté, encore dans Le Monde , l’envoyé spécial du quotidien à la Mostra, Thomas Sotinel. “C’est une première mondiale, dans tous les sens du terme , écrit-il : avant qu’il ne soit projeté à Venise, personne n’avait vu Wadjda. Mais avant que Wadjda ne soit tourné, sa réalisatrice, Haifaa Al-Mansour, n’avait jamais dirigé un long métrage de fiction. D’ailleurs, aucune Saoudienne ne l’avait jamais fait. Lors de la conférence de presse qui a suivi la triomphale projection officielle, vendredi 31 août, Haifaa Al-Mansour a rapproché son entreprise de la présence des athlètes saoudiennes à Londres : « Notre pays est en train de changer ». Plutôt que de mettre en scène le chemin déjà parcouru, Wadjda montre plutôt celui qui reste à faire. Le film a pour titre le prénom de sa petite héroïne, une écolière qui arrive à l’âge où elle n’a plus le droit de marcher tête nue dans la rue. Sa mère, professeure, vit dans la crainte du second mariage de son époux, et Wadjda dans le désir de s’acheter un vélo. La sensibilité de la mise en scène et le naturel éblouissant de la jeune interprète, Waad Mohamed, ont emporté l’adhésion de la grande salle du Palais du cinéma vénitien. Tête nue (contrairement à ses consœurs iraniennes), Haifaa Al-Mansour a accepté l’ovation. Quelques heures plus tard, elle explique comment, elle, huitième d’une fratrie de douze, élevée dans une petite ville d’un royaume où la projection publique de films est hors la loi, s’est retrouvée derrière une caméra : « Quand j’étais enfant, mon père nous faisait des soirées cinéma, sans doute pour avoir la paix. Je suis tombée amoureuse du cinéma », se souvient-elle. Après des études à l’université américaine du Caire, elle a réalisé un premier film et suivi des cours de cinéma en Australie. En 2005, son documentaire Women Without Shadows (Femmes sans ombre) attire l’attention du prince Al-Walid ben Talal, propriétaire et dirigeant du puissant groupe de communication Rotana, qui a coproduit Wadjda. Grâce à cet appui, Haifaa Al-Mansour a pu tourner son film dans les rues de Riyad, même si ce ne fut pas toujours facile : « Dans les quartiers les plus stricts, j’ai dû diriger depuis l’intérieur d’une voiture », explique-t-elle. Elle se souvient aussi que le spectacle d’une toute jeune fille suivie par un cameraman européen en a scandalisé quelques-unes. Mais le film, coproduit par la firme allemande Razor Film, a pu être tourné entièrement en Arabie Saoudite, selon le désir de son auteure : « Je voulais être au plus près de ma vie, de mon pays », dit-elle. Wadjda sortira en France, en Allemagne, mais pas en Arabie Saoudite, puisqu’il n’y a pas de cinémas. Présent à Venise, Fahad Mohammed Al-Sukait, le PDG de Rotana, veut minimiser la difficulté : « Nous le montrerons sur nos chaînes payantes, il sera distribué en DVD. La censure est moins rigoureuse que par le passé. » Haifaa Al-Mansour a réalisé son film pour qu’il soit vu : « Notre culture est conservatrice et je ne veux pas offenser les gens. Mais si je veux qu’ils m’écoutent, il me faut travailler à l’intérieur du système ». Si elle a raison, on peut espérer que son prochain film sera projeté dans un multiplexe de Riyad.”

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