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Cocons et corps

5 min

Ce n’est pas pour surfer sur le succès d’"Intouchables", et son attaque en règle de l’art contemporain, mais je vous parle ce soir d’art et de handicap.

« La sacristie du Collège des Bernardins, à Paris, est une haute salle gothique, où étaient conservés jadis les instruments du culte, chasubles, coiffes, coupes , nous informe Philippe DAGEN dans Le Monde. Sans doute est-ce en mémoire de cette fonction que sont présentés là, jusqu’au 18 décembre, les objets de Judith SCOTT, qui tiennent du reliquaire et de la broderie.

Judith SCOTT (1943-2005) était atteinte de trisomie, sourde et muette. Après d’autres institutions qui ne lui convenaient guère, elle finit par être accueillie en 1986 par le Creative Growth Art Center d’Oakland, en Californie. Placée pour la première fois dans des conditions qui encouragent la création, elle invente alors vite sa façon de faire : nullement le dessin, auquel on l’invite, mais l’assemblage. Dérobant des objets – un skateboard, un parapluie, des magazines –, elle les réunit en les ligotant et les recouvrant de fils de laine de toutes les couleurs. Le plus souvent, ils disparaissent sous l’écheveau, et leur forme originelle n’est souvent plus guère reconnaissable. On dirait les cocons filés par un insecte d’un autre monde, une araignée artiste, dans le genre de celles auxquelles Louise BOURGEOIS donnait vie. Les excroissances de ces volumes indescriptibles, leurs dimensions importantes, le chatoiement des entrelacs de fils : grâce à ces qualités, ces objets prennent possession de l’espace avec force. Ce qu’ils signifiaient pour Judith SCOTT, les fonctions psychiques ou symboliques qu’elle était susceptible de leur attribuer, on ne peut que les supposer, avec prudence. Des photos montrent leur créatrice les prenant dans ses bras, mais ce n’est pas là un indice suffisant pour proposer une interprétation de type psychanalytique. Autre question sans réponse : jusqu’à l’âge de 44 ans, Judith SCOTT paraît n’avoir manifesté aucune propension particulière à la fabrication de quoi que ce soit. Elle s’est ensuite consacrée entièrement à cette activité. Cette révélation demeure tout aussi peu explicable que l’invraisemblable science des volumes et des couleurs qui se manifeste immédiatement dans ces assemblages. Aussi sort-on de la visite à la fois ébloui et perplexe, ce qui est ce que l’on peut attendre de mieux d’une exposition » , conclut avec enthousiasme le critique du Monde.

Si Judith SCOTT vivait encore, elle aurait pu devenir l’un des sujets du photographe Denis DARZACQ pour ses images sur les handicapés, exposées jusqu'au 7 janvier à la galerie Vu’, toujours à Paris. Une exposition dans laquelle le critique de Télérama Luc DESBENOIT a vu « un pur enchantement » . « Denis DARZACQ photographie des corps parfois difformes, qu’on devine gauches, maladroits, désynchronisés , écrit-il. Qu’on devine seulement, car DARZACQ le fait oublier en captant une gestuelle pleine de grâce, avec une élégance rare. On ne peut s’empêcher de le comparer à Diane ARBUS, qui triomphe au Jeu de Paume. Quelle superbe coïncidence d’agenda , s’exclame le critique de Télérama . Fascinée par les freaks, les phénomènes de foire, l’Américaine, disparue en 1971, n’arrivait plus à voir l’humanité qu’à travers ces derniers, jusqu’à détecter l’étrangeté monstrueuse chez les gens les plus ordinaires. DARZACQ adopte la démarche opposée, en révélant la beauté là où on ne la voit pas.

Agé de 50 ans, formé à l’Ecole des arts déco de Paris, sa ville natale, Denis DARZACQ a peu à peu affiné sa méthode de travail. Unique à notre connaissance. Ses sujets de prédilection touchent aux minorités, aux populations stigmatisées ou simplement ignorées. Après avoir fait ses armes au quotidien Libération, il réalise que le reportage pur et dur n’est pas sa tasse de thé, tant il se refuse au témoignage compatissant, à enregistrer le réel tel qu’il se présente. Lui préfère le contourner pour mieux le dévoiler, en donnant la parole à ses modèles, avec le seul langage audible en photographie, celui du corps. Ainsi, peu après les émeutes de Seine-Saint-Denis survenues en 2005, le photographe avait demandé à de jeunes danseurs de rue, de hip-hop ou de capoeira, hommes et femmes de toutes origines, d’effectuer des sauts acrobatiques devant son objectif. Son idée consistait à arrêter l’image au moment où les corps semblent voler au ras du bitume, s’extraire de la pesanteur terrestre dans des contorsions baroques, extatiques, sur fond de décors urbains. C’est aérien, gracieux, léger, envoûtant. Ces clichés ne nécessitent aucune légende. Car, de façon évidente, DARZACQ illustre dans chaque scène l’énergie culottée de toute une jeunesse, tenue à l’écart et promise à « La Chute », le titre de sa série.

Son travail avec les handicapés n’est pas si différent , remarque Luc DESBENOIT dans Télérama. Là encore, il les met en scène. Après les corps glorieux, que pouvait-il entreprendre avec des corps considérés – à tort – comme piteux ? Comment les faire parler à leur tour ? Et que leur faire dire ? Le photographe s’est adressé à des centres spécialisés de Brest, de Miami, et à Mind the Gap, une troupe d’acteurs handicapés de Bradford, en Grande-Bretagne. Son projet, qu’il présentait en montrant ses précédents ouvrages ("La Chute" et "Hyper", là encore des vols acrobatiques mais saisis dans des rayons de supermarché), a suscité l’enthousiasme des institutions. Accidentés de la route ayant perdu leur motricité, tétraplégiques, mongoliens, déficients mentaux, jeunes, adultes…, DARZACQ a accepté de travailler avec tous ceux et celles avec lesquels il pouvait communiquer, ne serait-ce que par l’intermédiaire des éducateurs sachant décrypter les volontés de ceux qui ne peuvent pas parler. Il leur a demandé d’imaginer une scène, un geste, quelque chose qui les sorte de l’image conventionnelle qui leur colle à la peau. Le résultat est magnifique. Dans des décors splendides, Denis DARZACQ dirige une chorégraphie pleine d’étrangeté. De surprises sur la capacité de personnes impotentes à utiliser avec grâce ou humour leur différence. Les angles bizarres de leurs membres. Ce qui rend ces images si touchantes est que le handicap n’en est pas à proprement parler le sujet. "Act" ne nous apprend rien sur la question. Change-t-il notre façon de voir les choses ? Sans doute pas, ou à notre insu, en douceur. Qui sait si l’on ne regardera pas désormais les handicapés avec les images de DARZACQ en tête ? »

Que vous ayez vu, ou non, "Intouchables", "Act", c’est jusqu’au 7 janvier à la galerie Vu’, rue Saint-Lazare à Paris.

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