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Colère lyrique et fin du classique

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“Paris s’offre une « symphonie inachevée » , titrait dimanche le Journal du même nom, reprenant des propos de son concepteur, Jean Nouvel, qui juge son ouverture précipitée. « Le souffle et l’esprit sont là , déclare-t-il au JDD. Mais des centaines de détails ne sont pas conformes à l’œuvre, à cause de l’accélération du chantier. » Selon lui, « il aurait fallu attendre quelques mois » . Et voilà qu’une nouvelle et énième polémique, dont la Philharmonie de Paris se serait sans doute volontiers passé, a surgi sept jours avant son inauguration en grande pompe par le président de la République. “Après avoir été critiquée sur son emplacement à la porte de Pantin , sur les retards du chantier et surtout sur sa lourde facture de 381 M€, la salle symphonique de 2 400 places conçue par l'architecte Jean Nouvel provoque l'ire de Colère lyrique, un collectif de chanteurs dont la pétition en ligne sur le site mesopinions.com, lancée le mois dernier, a recueilli près de 2 000 signatures , nous apprend Julien Duffé dans Le Parisien. En cause : l'accueil en résidence du chœur amateur de l'Orchestre de Paris, dont les 220 chanteurs ne sont, par définition, pas payés. « Ce qui nous semble inacceptable, c'est l'introduction d'un ensemble amateur dans un cadre professionnel tel que celui-ci », souligne le collectif, qui pointe « une concurrence déloyale absolument insupportable » et « une attaque sans précédent de notre profession d'artistes lyriques ». Et de réclamer à la Philharmonie la création d'un chœur professionnel en résidence composé d'un « noyau dur de CDI » et d'un encadrement de la pratique artistique amateur par les pouvoirs publics. Jointe au téléphone [par Le Parisien], une chanteuse lyrique, à l'origine de la pétition avec sept autres artistes mais qui souhaite garder l'anonymat, explique vouloir braquer le projecteur sur une profession en détresse. « Beaucoup de collègues n'ont pas de travail, plus assez d'heures pour être intermittent, sont au RSA et vivent dans des conditions misérables. » Du coup, elle juge comme « le summum de l'absurdité » de loger un chœur amateur à la Philharmonie. « C'est un lieu de prestige construit à grands frais d'argent public. Or, cet argent va notamment servir à financer un loisir pour quelques personnes plutôt que de créer de l'emploi. C'est du gaspillage et une injustice. » A la Philharmonie, on renvoie vers l'Orchestre de Paris, résident principal de la nouvelle salle, et son directeur général Bruno Hamard, qui a du mal à comprendre cette mobilisation. « Le chœur de l'Orchestre de Paris n'a pas été créé pour la Philharmonie mais en 1976, précise-t-il. Cela fait donc presque 40 ans qu'il vit de manière harmonieuse et complémentaire avec les chœurs professionnels, notamment celui de Radio France. Entre janvier et juin, 14 chœurs professionnels se produiront à la Philharmonie tandis que le chœur de l'Orchestre de Paris participe à huit productions. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : il y a un équilibre sain et pas du tout d'antagonisme. » Le directeur général insiste aussi sur les efforts consentis par l'Orchestre de Paris en faveur de l'emploi artistique. « Notre orchestre compte 120 musiciens professionnels et nous finançons 1 000 heures de cours de chant par an pour le chœur. » Et conclut sur le fait que la coexistence entre chœurs professionnels et amateurs « existe aussi dans d'autres pays à tradition chorale, en Angleterre ou aux Pays-Bas ». Réponse de la chanteuse pétitionnaire : « Quand une tradition est stupide, on peut la faire cesser. » Une autre tradition, stupide ou pas, qui va cesser pour de bon, c’est celle du classique à Pleyel. Réuni [le 7 janvier], le conseil d'administration de la Cité de la musique a désigné l'opérateur privé à qui sera confiée l'exploitation de la Salle Pleyel pendant quinze ans , rapportent Ariane Bavelier et Claire Bommelaer dans Le Figaro. « Nous avons choisi selon trois critères, dit Laurent Bayle, président de l'établissement public de la Cité de la musique. Le projet artistique, l'optimisation des espaces et le montant de la redevance proposée en contrepartie de la concession. » […] Et le gagnant est : Fimalac, société dirigée par Marc Ladreit de Lacharrière. […] Cette attribution scelle le destin du classique à Pleyel. Sortie en décembre du giron de la Cité de la musique qui regroupe, à la Villette, la nouvelle Philharmonie et l'actuelle Cité de la musique, Pleyel va proposer une programmation de variété, chanson, jazz, one-man-show, danse, comédie musicale. « Moi aussi, cela m'a fait frémir lorsque j'ai dû le formuler, mais la logique veut qu'il n'y ait plus de classique à Pleyel, argumente Laurent Bayle. D'une part, parce que l'Ouest parisien est largement pourvu dans ce domaine : outre le Théâtre des Champs-Élysées, l'auditorium de Radio France vient d'ouvrir avec 1 400 places et, en 2016, ce sera celui de l'île Seguin avec 1 200 places. Les 1 900 places perdues à Pleyel sont donc largement compensées. D'autre part, si Pleyel continuait d'accueillir du classique, une surenchère s'établirait entre Pleyel et la Philharmonie, organisant l'inflation du prix des places. Enfin, je vois mal comment un concessionnaire privé dégagerait de quoi financer la concession en programmant du classique : partout dans le monde, ce type de musique nécessite des mécènes puissants ou de l'argent public. » En parlant d’argent public, Le Figaro nous apprend encore que “la subvention de 4 millions que l'État versait à Pleyel est […] redirigée sur la nouvelle Philharmonie à la Villette et complétée par l'État et la Ville.” De quoi se payer un chœur professionnel ?

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