LE DIRECT

Comment avoir l'air cool sans trop se mouiller

5 min

“Si dans une version 2025 du Trivial Pursuit, vous tombez sur la question : « Qu’avaient Miley Cyrus, Lily Allen, Taylor Swift, Sky Ferreira et Lana Del Rey en commun, mis à part le fait d’être des chanteuses pop blanches ? », sachez , nous souffle Carole Boinet dans Les Inrockuptibles, que la bonne réponse est qu’elles ont toutes été accusées d’ « appropriation culturelle ». Au cœur de ces polémiques : la récupération par des pop-stars blanches d’éléments de la culture afro-américaine, avec, au premier plan, le fameux twerk. Le dernier scandale en date vise Taylor Swift et son clip Shake It off, que le rappeur Earl Sweatshirt a accusé, sur Twitter, de « perpétuer les stéréotypes au sujet des Noirs qu’ont ces filles blanches qui cachent leurs préjugés en proclamant leur amour de la culture [afro-américaine] ». Le clip met en scène plusieurs types de danse, dont du twerk – pratiqué par des danseuses noires – et de la danse classique – exercée par des danseuses blanches. C’est Miley Cyrus qui ouvre le bal en juin 2013 avec le clip We Can’t Stop. Son twerk frénétique et sa manie de claquer les fesses de ses danseuses noires lui valent d’être taxée de racisme. Ce qui ne l’empêchera pas de le refaire deux mois plus tard lors des Video Music Awards aux côtés de l’effarant Robin Thicke, et lors de tous ses concerts. Mais Miley est loin d’être la seule à s’être fait épingler , rappellent Les Inrocks. Le clip Hard Out Here de Lily Allen, sorti en novembre 2013, a lui aussi fortement déplu. L’artiste y chante qu’elle « n’a pas besoin de secouer ses fesses car [elle] a un cerveau », alors même que la caméra filme ses danseuses, noires, twerkant en petite tenue. Du second degré qui passe mal. En avril, Sky Ferreira se voyait, elle reprocher d’avoir associé les gangs aux Noirs tout en cherchant à cooliser la violence de rue dans le clip I Blame Myself. Pour Kaila Adia-Story, directrice du département consacré aux études afro-américaines à l’université de Louisville (Kentucky), ces exemples d’appropriation culturelle puisent leurs racines dans la tradition de la blackface. Exercée au XIXe siècle et au début du XXe par des comédiens blancs au sein de spectacles comiques appelés « minstrel shows », cette pratique consistait à se peindre le visage en noir pour interpréter et surtout se moquer d’un Afro-Américain. « Bien sûr, dit-elle, chacun a le droit de danser comme il l’entend. Mais souvent, Cyrus et Swift ne cherchent pas à montrer que cette danse est géniale, ou combien elle nécessite d’habileté pour être pratiquée. Elles l’utilisent pour se moquer. » Et Kaila Adia-Story d’ajouter : « Elles s’en servent aussi pour érotiser leurs corps, liant du même coup étroitement le sexe à la culture afro-américaine et plus exactement aux femmes noires, dont l’image est ainsi hypersexualisée. » Au-delà du twerk, Cyrus, Swift et Ferreira se voient reprocher leur utilisation de stéréotypes afro-américains comme accessoires de mode. Objectif : s’acheter une caution de bad girl et passer pour une fille cool à coups de grillz, de colliers en or et de faux ongles. Résultat : mainstreamiser et tirer profit du ratchet, esthétique bling-bling, cheap et vulgaire, véhiculant une image clichée des femmes noires. Dans un article consacré au sujet publié en 2013, le site Jezebel reprochait à l’enfant-star millionnaire Cyrus de piller la culture d’une minorité sans pour autant embrasser son combat pour l’égalité des droits. « Ces artistes qui prétendent célébrer et chérir la culture afro-américaine à travers leur twerk et autres appropriations culturelles ne se sont pas exprimés sur les événements de Ferguson », remarque Kaila Adia-Story.” A leur décharge, elles ne sont pas les seules, comme l’a remarqué Emmanuel Tellier dans Télérama. “Mais où sont passées les grandes gueules du hip-hop et du r’n’b ? , s’interroge-t-il. Pourquoi n’a-t-on pas entendu la moindre réaction de Jay-Z, de Lil Wayne, de Kanye West, à la mort tragique de Michael Brown, 18 ans, à Ferguson, Missouri ? Ces questions agitent la communauté des fans de musique aux Etats-Unis. « Rappelez-vous, écrit l’un d’eux, après le tabassage de Rodney King [à Los Angeles en 1991] , tous les grands groupes s’étaient indignés, de nombreux artistes avaient écrit des textes de colère. Pourquoi ce silence aujourd’hui ? » Qu’il semble loin, le temps des rimes coups-de-poing des NWA ( Fuck tha police, 1988), de Public Enemy, de KRS-One (qui aimait tant citer Malcolm X). Ils sont bien quelques-uns à avoir protesté à chaud – l’excellent Talib Kweli a écrit un morceau et s’est rendu à Ferguson Lauryn Hill et J. Cole ont enregistré des hommages Big Boi, Q-Tip, Killer Mike et Common ont tweeté –, mais du côté des stars très showbiz d’aujourd’hui, rien, pas un mot. Jay-Z, Lil Wayne et Kanye West ont disparu des radars. Quant à Pharrell Williams, il était ces jours-ci au Japon pour la promotion d’un burger portant sa « signature ». « C’est d’autant plus choquant, s’étrangle une internaute, que le jeune Brown était fan de leurs disques et écrivait des textes de rap. N’avons-nous plus de porte-parole ? » […] A défaut de refrain cathartique, ce sont des images [de manifestants les mains levées] qui auront permis à la communauté afro-américaine de faire corps : en quelques jours, le « hands up, don’t shoot » (« les mains en l’air, ne tirez pas) est devenu le geste iconique de ce si triste mois d’août à Ferguson, Missouri.” Et nul doute que si le geste fait mythe chez les Afro-Américains, on le retrouve sous peu dans quelques clips de chanteuses pop blanches. On parie ?

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......