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Comment créer dans la crise ?

6 min

A la rentrée 2011, le monde du théâtre fêtait “un événement rare dans le monde de la culture en ces temps de crise , écrivait Martine Robert dans Les Echos : l’inauguration à Toulon d’un théâtre public, riche de 3 salles. Baptisé Théâtre Liberté, l’acteur Charles Berling et son frère Philippe en assurent conjointement la direction et disposent d’un budget de fonctionnement entre 2,5 et 3,5 millions d’euros, largement financé par des subventions de l’agglomération Toulon Provence Méditerranée, du Conseil général du Var, de l’Etat et une participation en attente de la région. Mais, dans le paysage du spectacle vivant français, Toulon fait figure d’exception. Car l’heure est plutôt aux économies, même si, durant le Festival d’Avignon, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a annoncé un plan d’action supplémentaire de 12 millions d’euros sur trois ans en faveur du spectacle vivant. Pour François Le Pillouër, directeur du Théâtre national de Bretagne et président du Syndeac, syndicat professionnel qui regroupe 330 adhérents, « c’est la reconnaissance d’un manque. L’Etat apporte environ 670 millions d’euros au spectacle vivant, chiffre stable, mais 73 départements ont diminué leur subvention de 5% à 30%. Or ils sont des acteurs importants en consacrant environ 1,3 milliard d’euros par an à la culture, aux côtés des communes et agglomérations, avec 3 milliards de subventions, et des régions, 1 milliard. Le mécénat, déjà faible, a baissé de moitié, alors que la fréquentation reste bonne. » Michel Orier, directeur de la MC2 de Grenoble et par ailleurs à la tête de l’Association des scènes nationales (qui regroupe près de 70 salles), renchérit : « La gestion de ces théâtres est tendue car l’Etat ne pallie pas le désengagement des départements. Les salles sont pleines, mais nous devons diminuer les représentations et les budgets de production. » Grenoble, première scène nationale avec un budget de 9,5 à 10 millions d’euros par an, dont 5,9 millions de subventions, a ainsi perdu une aide de 150 000 euros (nous en avions parlé dans cette revue de presse). « Quand les grosses structures maigrissent, les petites meurent… », se désole Michel Orier. Au Centre national du théâtre, Jacques Baillon, son directeur, n’est guère plus optimiste : « Les financements par l’Etat des cinq théâtres nationaux – Comédie-Française, Odéon, Chaillot, la Colline, Théâtre national de Strasbourg – sont stables. La situation est compliquée pour les 39 centres dramatiques nationaux, dont 60% des aides viennent de l’Etat et 40% des collectivités territoriales, et elle est plus inquiétante encore pour les scènes nationales, soutenues à 40% par l’Etat et à 60% par les collectivités. » L’avenir des compagnies est lui aussi menacé. « 600 compagnies théâtrales sont aidées par l’Etat on ne sait quel sort leur réservera la prochaine loi de Finances »

Et même dans les théâtres nationaux, ça ne va apparemment pas si bien. J’avais raconté ici la subvention exceptionnelle de 750 000 euros allouée par l’Etat au théâtre de l’Odéon en guise de cadeau de bienvenue à son nouveau directeur, Luc Bondy. Ce dernier en avait défendu la nécessité dans Le Monde début décembre, auprès de la journaliste Clarisse Fabre. “Depuis 2006, plaide-t-il, la subvention de l’Etat (11,5 millions d’euros) n’a quasiment pas augmenté, tandis que le coût de fonctionnement du lieu s’est alourdi (9,5 millions d’euros aujourd’hui). Au final, la « marge artistique » de l’Odéon est passée de 3 millions d’euros en 2006, à 2 millions d’euros en 2011 – le budget total du théâtre, incluant les recettes de billetterie, de tournée, les partenariats privés, etc., s’établit à 15,3 millions d’euros. Idéalement, Luc Bondy souhaiterait, confie-t-il, une revalorisation « pérenne » de la subvention, afin de retrouver le niveau de marge artistique de 2006. Tel n’a pas été le cas. « Mes rêves, je ne vais pas pouvoir tous les réaliser. L’Odéon ne sera pas un théâtre riche, mais il aura des moyens. » Ses collègues qui dirigent d’autres théâtres nationaux – il y en a six au total – aimeraient en dire autant. Patron du Théâtre des Amandiers, à Nanterre, Jean-Louis Martinelli se montre à la fois bon joueur et amer. « Je me réjouis pour mon ami Luc Bondy. Mais, aux Amandiers, on a perdu 400 000 euros de marge artistique depuis 2007. Au final, la variable d’ajustement, ce sont les acteurs », déplore-t-il. « Tant mieux si l’Odéon est conforté, mais on aimerait bien un traitement d’équité pour les autres théâtres nationaux », souligne de son côté Stéphane Braunschweig, directeur du Théâtre de la Colline, à Paris. Que dire des Bouffes du Nord, un théâtre privé subventionné qui a perdu 700 000 euros de l’Etat au lendemain du départ de Peter Brook, en 2008 ? Les deux codirecteurs, Olivier Poubelle et Olivier Mantéi, font savoir qu’ « il y a lieu de se réjouir pour l’Odéon, mais qu’il y a tout autant lieu de s’inquiéter qu’une autre structure puisse perdre 700 000 euros ». « Il faut trouver de nouvelles marges de manœuvre pour ces théâtres, en développant les coproductions, en diffusant davantage nos spectacles et en développant des programmes éligibles aux fonds européens », estime, au ministère de la Culture, Georges-François Hirsch, qui pilote la direction générale de la création artistique. La fleur de 750 000 euros a été accordée au Théâtre de l’Odéon « à titre exceptionnel », minimise-t-il, afin que Luc Bondy puisse mener à bien sa première vraie saison… Pour la deuxième, on verra“ , concluait le 9 décembre Clarisse Fabre.

Deux mois et demi après, c’est tout vu, puisque la même Clarisse Fabre écrivait le 25 février : “Souvenons-nous, c’était il y a quelques mois seulement : en octobre 2011, alors qu’il dévoilait son projet de budget pour 2012, Frédéric Mitterrand saluait « le choix courageux » du gouvernement qui avait choisi de ne pas diminuer les crédits à la culture, contrairement aux voisins européens. Quelques semaines plus tard, le 18 novembre 2011, lors du Forum d’Avignon, Nicolas Sarkozy se gargarisait des bienfaits de la culture, « un investissement qui va nous permettre de sortir de la crise, et non une dépense qu’il faudrait couper », lançait le président de la République. Aujourd’hui, les artistes déchantent : des coupes budgétaires sont annoncées. Le Syndeac dénonce « les amputations budgétaires » prévues par le projet de finances rectificatrices, adopté par l’Assemblée nationale et rejeté par le Sénat, majoritaire à gauche. La mission « culture » perdrait 34,1 millions d’euros. Les syndicats déplorent en outre que le gel de 6% des crédits ne soit toujours pas levé : cette « réserve budgétaire » représente un manque à gagner de 47 millions d’euros pour le programme création, et de 20 millions d’euros pour la transmission des savoirs. D’ordinaire, Nicolas Sarkozy annonçait le « dégel » lors de ses vœux au monde de la culture. Cette année, non. Le président du Syndeac, François Le Pillouër, se souvient pourtant d’une promesse, lors d’un déjeuner à l’Elysée : « C’était le 14 novembre 2011. Il y avait des professionnels de la culture. En réponse à ma question sur le dégel, Nicolas Sarkozy avait lancé : “Je l’ai toujours fait et je le ferai.“ » Depuis, pas de nouvelles.“

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