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"Soumission" de Michel Houellebecq

Comment écrire un best-seller ?

5 min

En tirant à la ligne. En faisant de la bande dessinée. En faisant de la littérature. Ou encore en suivant les recommandations des algorithmes, tout ceci ne garantissant pas, cependant, de rester dans l'histoire de la littérature...

"Soumission" de Michel Houellebecq
"Soumission" de Michel Houellebecq Crédits : Flamarrion

Mauvaise nouvelle pour les lecteurs sursollicités que vous êtes, chers critiques : “selon une étude relayée par le site ActuaLitté, et citée par Le Monde, la longueur des livres, en nombre de pages, aurait augmenté de 25 % sur les quinze dernières années. Une comparaison entre plus de 2 500 best-sellers a révélé qu'ils étaient passés d'une longueur moyenne de 320 pages en 1999 à 400 pages en 2014. L'étude a été menée à Vervesearch, une agence de contenu basée à Londres.” Et pourtant, la meilleure vente de livres en France cette année ne compte que… 48 pages. “Le 36e album d’Astérix, la série créée par Uderzo et Goscinny, "Le Papyrus de César", a été le titre le plus vendu en France en 2015, avec 1 619 000 albums, selon le Top 50 GFK/Livres Hebdo, cité par La Croix. Il devance "Grey : cinquante nuances de Grey" par Christian, de E.L. James (624 600 exemplaires), la version poche de "Central Park" de Guillaume Musso (613 500 exemplaires) et "Soumission", de Michel Houellebecq (563 500 exemplaires).” 

Les "littéraires" débarquent en force

Oui, Soumission, qui se retrouve 6ème du palmarès du Figaro des dix romanciers français qui vendent le plus (un classement également réalisé avec l’institut GFK, qui curieusement crédite cette fois Michel Houellebecq de 702 300 exemplaires vendus, soit près de 140 000 de plus que dans Livres Hebdo…) “Longtemps, écrivent Mohammed Aïssaoui et Françoise Dargent, ce palmarès que réalise chaque année Le Figaro littéraire depuis 2005 prêtait à ce genre de commentaires : « Ce sont toujours les  romanciers grand public qui monopolisent les classements des meilleures ventes. » Certains s’autorisaient même un jugement de valeur : « Même pas des écrivains, ces auteurs-là ! » Eh bien, il va falloir trouver d’autres arguments. Pour cette nouvelle édition, [derrière les habituels Guillaume Musso, Marc Levy, Michel Bussi et Gilles Legardinier], les « littéraires » débarquent en force : on y retrouve un Prix Goncourt (Michel Houellebecq), un Prix Renaudot (Delphine de Vigan), un Grand Prix du roman de l’Académie française (Joël Dicker), une intellectuelle qui fait du roman policier (Fred Vargas) et, même, tenez-vous bien, un académicien (Jean-Christophe Rufin, également Prix Goncourt). Ces cinq-là réussissent un sacré grand écart : ce sont des écrivains reconnus par la république des lettres, mais finalement aussi des auteurs de « best-sellers ». Ils représentent la moitié de ce top 10 annuel exclusif établi par le cabinet d’études GfK. Du jamais-vu.” 

Qui peut vraiment se targuer de prédire un succès littéraire ?

Vous rêvez vous aussi, écrivains qui nous écoutez, d’entrer un jour dans ce prestigieux cénacle ? “Veillez, en ce cas, vous conseille Macha Séry dans Le Monde, à respecter quelques consignes : pas plus de onze mots par phrase, que vos personnages – au moins au nombre de 3 ou 4 – boivent du café, qu'ils se douchent, qu'ils froncent souvent les sourcils, serrent la mâchoire, soupirent, sourient ou hochent la tête. Evitez les rats, les géants et les ours, qui peuplent rarement les best-sellers. Faites fi de la nostalgie liée à l'enfance. Biffez les émotions complexes telles que la honte et la pitié. Oubliez la nature, mer ou montagne. Il semble qu'elle ne fasse guère recette. Privilégiez les dialogues, les verbes d'action, le vocabulaire à caractère policier et judiciaire (enquêtes, pistolet, meurtre, avocat, indices). Evoquez les technologies les plus en pointe et multipliez les conflits. Tels sont les résultats scientifiques de l'étude algorithmique de 200 romans ayant monopolisé le palmarès des meilleures ventes établi par le New York Times. Munis de cette feuille de route élaborée par le laboratoire d'« humanités digitales », le .txtLAB, de l'université McGill à Montréal, cinq romanciers canadiens ont rédigé des nouvelles, mises en ligne début janvier sur le site du quotidien québécois Le Devoir. Plus par jeu, bien sûr, que par esprit de sérieux. Car qui peut vraiment se targuer de prédire un succès littéraire ? Histoire de vérifier les résultats crachés par les ordinateurs, le directeur du .txtLAB, Andrew Piper a, d'ailleurs, lancé un défi à son équipe : était-il possible de déterminer à l'avance le vainqueur 2015 du prix Giller, la plus prestigieuse récompense littéraire à un Canadien anglophone ? Cela, grâce à un logiciel nourri d'une foule de données relatives aux œuvres des précédents lauréats ainsi qu'aux propres romans des membres du jury. Andrew Piper avait d'abord remporté le pari. Parmi les douze titres en lice, et partant du principe que ce jury aime surprendre, il avait pu estimer, analyse de son programme en mains, que le lauréat serait "Fifteen Dogs", d'André Alexis (dont la traduction, "Nom d'un chien", paraîtra le 18 février chez Denoël), l'ouvrage présentant le moins de points communs avec ceux antérieurement primés, en vertu de 80 critères linguistiques. Mais, à la lecture de ce livre, qu'il décrit comme « intense », « sauvage » et « déjanté », Andrew Piper fut persuadé que le comité du prix Giller ne le couronnerait pas. Trop audacieux. Il a appliqué à son programme ce nouveau critère, ce qui a exclu "Fifteen Dogs" de la liste des favoris. Le 10 novembre, le roman d'André Alexis remportait le prix. Andrew Piper a donc perdu et s'en félicite. Car les outils informatiques, modélisés par des humains, ne servent qu'à indiquer des tendances éditoriales, explique-t-il. Ils révèlent des normes commerciales. « Si vous voulez écrire l'un des cinquante romans les plus importants du prochain demi-siècle, évitez par tous les moyens le langage sentimental, rappelle le chercheur. Mais si vous voulez être publié, vendre des livres, être chroniqué dans les journaux, décrocher un prix ou tout simplement rendre quelqu'un heureux, alors gardez les sentiments. »” A vous de choisir…

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