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Comment lancer un écrivain inconnu

4 min

“Pour lancer le livre d’un inconnu, une méthode éprouvée, surtout dans les pays anglo-saxons, est de trompeter le montant de l’avance pharamineuse que l’auteur a reçue, signe de confiance sinon gage de qualité , raconte Edouard Launet dans Libération . Pour Sally Green, néoromancière britannique de 52 ans, le jackpot est d’environ 1 million de livres sterling, droits étrangers compris, pour une trilogie dont le premier tome titré Half Bad paraîtra en mars dans trente-six pays.

On vous la fait courte : dans l’Angleterre contemporaine s’affrontent deux clans, les sorcières et sorciers blancs qui sont les bons, et les sorcières et sorciers noirs qui sont les mauvais. Nathan, 15 ans, est un peu des deux. Menotté et battu, enfermé dans une cage, il doit s’en échapper avant son seizième anniversaire, sinon il mourra. Alain Robbe-Grillet aurait pu écrire quelque chose dans ce goût-là, avec sans doute plus de cages et de sévices que de chapeaux pointus , s’amuse le chroniqueur de Libération .

Ce n’est pas tout, car avec le beau pognon vient la belle histoire. La dénommée Sally Green travaillait comme comptable jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. Un fils naît, qui part à l’école, et pendant ce temps maman gribouille. Puis envoie le manuscrit à un agent littéraire qui le lit fiévreusement jusqu’au bout de la nuit et crie au génie aux premières lueurs de l’aube.

C’est à peu de choses près une trajectoire à la J.K. Rowling (l’auteure d’ Harry Potter) ou à la Stephenie Meyer (celle de Twilight). La femme au foyer qui se raconte des histoires de vampires entre lessive et repassage, et qui finit par les raconter à la Terre entière. Du moins, c’est ainsi que l’affaire nous est présentée afin d’obtenir un contraste maximum entre récits surnaturels et vies super-naturelles. Au lectorat majoritairement féminin, on ne vend plus « l’histoire dont vous êtes le héros », mais « l’histoire que vous pourriez avoir écrite ». Un résultat qui, on le conçoit sans peine, serait plus difficile à obtenir avec James Joyce ou Virginia Woolf.

Il n’en reste pas moins , rappelle Edouard Launet, que ces ouvrages nourris de succubes et d’ensorceleurs se vendent par millions, performance qui ne peut être mise au seul crédit d’une stratégie aiguisée de communication. Il y a là-dedans un petit quelque chose d’indéfinissable, d’insaisissable, de mystérieux même, qui ne semble pouvoir éclore que dans les foyers de la classe moyenne britannique ou américaine de la côte Est. Soudain la norme secrète de l’anormal, la lumière ne fait plus que de l’ombre. Peter Pan comme Harry Potter, Mary Poppins comme l’Edward de Twilight surgissent des mêmes eaux troubles. Lesquelles pourraient bien être celles des nursery rhymes, suppute Edouard Launet, ces comptines qui ouvrent dans l’esprit des enfants (et des mères qui leur apprennent) des gouffres vertigineux. Si, chez nous, le Petit Chaperon rouge fait peur sans terrifier, chez eux l’histoire de Cock Robin, alias le Rouge-Gorge, terrifie sans faire peur : traumatisme plus redoutable et finalement plus productif.” Et le chroniqueur de traduire cette terrifiante comptine : « Qui a tué le Rouge-gorge ? Moi, dit le Moineau. Avec mon arc et ma flèche, j’ai tué le Rouge-Gorge. Qui l’a vu mourir ? Moi, dit la Mouche. Avec mon petit œil, je l’ai vu mourir. Qui a recueilli son sang ? Moi, dit le Poisson. Avec mon petit plat, j’ai recueilli son sang. »

Autre façon, peut-être aussi terrifiante, de lancer un écrivain inconnu, elle est racontée par Christine Ferniot dans Télérama : “on connaissait Master Chef pour devenir cuisinier ou The Voice pour se croire chanteur. Les Italiens ont mieux : Masterpiece, talent scrittori, sur Rai 3, est une version littéraire de Nouvelle Star. Mêmes files de candidats à la porte du studio, même générique imposant pour faire trembler le public, même confessionnal pour raconter ses angoisses. Plus de cinq mille manuscrits ont été envoyés, puis triés, et, au final, soixante-dix ont été retenus, puis dix. Depuis le 17 novembre, chaque dimanche soir, les auteurs passent différentes épreuves devant un jury d’écrivains reconnus : Andrea De Carlo, auteur, entre autres, de Chantilly-Express, préfacé par Italo Calvino Taiye Selasi, soutenue par Toni Morrison et Salman Rushdie sans oublier Giancarlo De Cataldo, dont le livre Romanzo Criminale a été adapté au cinéma par Michele Placido.

La récompense ? Une publication chez l’éditeur Bompiani qui garantit un tirage de 100 000 exemplaires. « On a entendu n’importe quoi de la part de ceux qui voient la littérature comme un temple sacré, s’emporte Giancarlo De Cataldo. Il faut tout faire pour pousser les gens vers le livre et la lecture. Les jeunes qui suivent ce programme seront nos lecteurs de demain. Pour l’instant, le public s’intéresse aux aventures de ces amateurs, ex-taulard ou intellos précaires qui doivent lire des extraits de leur texte, subir une épreuve d’immersion qui leur inspirera une courte histoire, savoir “pitcher” leur prochain roman. Ce n’est pas seulement un jeu, répète De Cataldo , c’est un véritable défi. »

On ne sait si le jury conseille aux candidats d’écrire des histoires de sorciers ou de vampires, il paraît que c’est vendeur…

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