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Le Théâtre Embros, à Athènes

Comment ne pas faire de théâtre...

6 min

En renonçant de soi-même (comme Jean-Louis Trintignant), en se faisant censurer (comme en Turquie). ou couper les vivres (comme en Grèce), mais même là, ce n'est pas garanti...

Le Théâtre Embros, à Athènes
Le Théâtre Embros, à Athènes Crédits : Embros

Il y a plusieurs façons de ne pas faire de théâtre. La première, c’est de renoncer de soi-même. “Le spectacle "Le Bateau ivre, les poissons détestent les vendredis", dans lequel Jean-Louis Trintignant, Jacques Bonnaffé et Denis Podalydès (également metteur en scène) devaient converser à trois voix sur les mots d’Arthur Rimbaud est annulé, nous apprend La Croix ce matin. Le comédien de 85 ans était « trop fatigué » pour entamer cette tournée à Chartres le 30 mars prochain, jusqu’à la cour d’honneur du palais des Papes au festival d’Avignon cet été.” 

"Contenu inapproprié"

Une autre bonne façon de ne pas faire de théâtre, toujours très efficace, c’est de se faire censurer. “En Turquie, nous apprend ainsi Le Monde, la censure d'Etat intervient désormais jusque dans les moindres détails, dès lors qu'il s'agit de l'image publique du président Erdogan. C'est ainsi que, début décembre 2015, comme l'a révélé le 16 janvier le journal turc en langue anglaise Today's Zaman, la Direction de l'éducation du district de Çankaya, à Ankara, a interdit une pièce de théâtre pour enfants, "Mes pièces d'échecs", consacrée aux figures du jeu. Le motif invoqué : l'une des chansons proposait « un contenu inapproprié ». C'est celle qui fait dire au roi de l'échiquier : « Ceci est mon palais et je peux faire ce que je veux. » L'auteur du texte, Serap Gültekin, a mis en scène cette création des dizaines de fois dans des écoles primaires et secondaires depuis quatorze ans. Selon lui, la Direction de l'éducation craint que les élèves puissent confondre le roi et le président Erdogan. Or, comme celui-ci s'est installé en 2014 à Ankara dans un somptueux et gigantesque palais présidentiel – ce qui avait soulevé de nombreuses critiques –, ils risquent aussi d'interpréter la phrase comme une critique du chef de l'Etat. L'avocat de l'écrivain, Ahmet Tokoz, a déposé plainte contre cette interdiction. Il a déclaré au journal turc Radikal que lui et son client étaient profondément déçus, ajoutant : « Dans une période où nous espérons une constitution plus démocratique et promouvant la liberté, une œuvre d'art a tout simplement été interdite parce qu'elle est considérée comme gênante. »” 

Débrouille

Mais le must, pour ne pas jouer, c’est de se faire couper les vivres. Prenez, juste un peu plus à l’ouest, la Grèce : “en 2008, raconte Eve Beauvallet dans Libération, les coupes budgétaires ont laissé sur le carreau 90 % des acteurs du spectacle vivant. Une baisse de 65 % du budget entre 2010 et 2013, un budget de la culture de 12 millions d’euros, à l’heure actuelle un des plus faibles de l’Union européenne… La visibilité sur le marché national et international dépend de la capacité à jouer des dernières cartes institutionnelles : sans compter le soutien des structures étrangères (en France, le festival Reims scènes d’Europe ou le Nouveau Théâtre de Montreuil), les seuls interlocuteurs à citer sont les deux théâtres nationaux, le festival de Kalamata, la Fondation Onassis (premier appui des artistes contemporains et courroie de transmission vers la diffusion internationale) et le Festival d’Athènes et d’Epidaure, place forte du théâtre et de la danse mobilisant chaque année 250 000 spectateurs… Mais l’inquiétude monte depuis l’annonce du limogeage de son directeur, Yorgos Loukos. […] Hors institution, le théâtre tient comme il peut. Plus structuré que la danse et les arts visuels, une tradition dramatique ancestrale, une fréquentation stable malgré la crise, des acteurs en surnombre – beaucoup étant revenus sur les plateaux après la fermeture de l’ERT, radiotélévision publique, en 2013 : « Il y a 145 théâtres à Athènes mais la plupart des acteurs jouent à la recette et il faut environ six mois pour éponger les frais de production, explique Christiana Galanopoulou, dramaturge pour la compagnie Vasistas et directrice du Mir Festival. On peut encore survivre avec le théâtre, mais pas avec la danse qui ne reste jamais autant à l’affiche. » L’alternative revient à produire des spectacles en chaîne ou à partager des espaces de travail, à réinventer à la débrouille d’autres modes de production et à cumuler des boulots. « Résultat : en Grèce, on a beaucoup d’activité mais peu de productions suffisamment solides pour intéresser le marché international. » 

Effervescence

Entre underground et institution, pas d’intermédiaires. Dimitris Papaioannou, sorte de Robert Wilson grec récemment passé par le Théâtre de la Ville, à Paris, ne manque d’ailleurs pas de rappeler que les organisateurs des JO d’Athènes (il en a chorégraphié la cérémonie d’ouverture en 2004) sont venus le chercher dans le squat qu’il occupait alors. Et si, aujourd’hui, les bouts de ficelles ne sont plus son affaire, d’autres artistes repérés continuent de jongler avec différents contextes de production : « Des compagnies aussi visibles à l’international que le Blitz Theatre Group ou le Vasistas Theatre Group peuvent être soutenues institutionnellement une année et retourner celle d’après dans l’underground, précise Christiana Galanopoulou. C’est dur, mais paradoxalement, il y a une effervescence que les gens nous envient car la communauté artistique ici est très soudée. » C’est pour chercher cette fluidité entre espaces laboratoires et production institutionnelle que Lenio Kaklea, chorégraphe grecque aujourd’hui installée en France, a accepté, sur invitation du Quartz - Scène nationale de Brest, d’organiser [du 1er au 5 mars] en tant que curatrice invitée un focus « subjectif » sur la création grecque. Dans la programmation du festival DañsFabrik, elle présentera ainsi des artistes locaux, comme les chorégraphes Iris Karayan ou Mariela Nestora mais aussi des figures de la diaspora, comme elle-même ou la Gréco-Suisse Alexandra Bachzetsis, installée à Athènes depuis deux ans. « Ce qui m’intéresse ici, c’est de voir comment on construit politiquement depuis la périphérie, précise Lenio Kaklea. En marge de l’institution, dans la banlieue de l’Europe…» N’attendez pas de sa part un panorama de la création grecque la plus buzzante, prévient Libération. Son projet est de faire passer à Brest quelque chose de l’effervescence athénienne actuelle. Expliquer les modes de production indépendants, tisser des liens. « Prendre conscience que les conditions là-bas sont certes difficiles mais qu’en France pointe aussi une autre forme de violence : des institutions menacées, une injonction à la production… Je suis très attachée au système français, mais en ce moment, à Athènes, on crée différemment parce qu’il y a moins à perdre. »” La Grèce, avenir de la France ?

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