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Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son œuvre ?

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“Attention, sujet tabou , prévient le correspondant du Monde à Londres, Eric Albert. Pour cet article, plusieurs commentateurs de la scène artistique britannique ont refusé de [lui] répondre. La Tate Gallery n’a pas donné suite à [ses] demandes répétées d’entretien. Et [le quotidien vespéral a] hésité sur l’attitude à adopter : fallait-il ou non montrer les œuvres de Graham Ovenden ?

Né en 1943, l’artiste britannique s’est fait connaître par ses photographies d’enfants de rue, avant de devenir une figure contestée de la peinture pop art. Le 2 avril, il a été reconnu coupable de pédophilie pour six chefs d’accusation concernant l’indécence envers un mineur et un chef d’accusation concernant la molestation sexuelle de mineur.

Quatre femmes, qui avaient posé pour lui enfants, l’accusaient d’avoir abusé d’elles entre 1972 et 1985. Elles ont raconté notamment qu’il leur mettait un foulard sur les yeux pour organiser des « jeux de dégustation » menant à des abus sexuels oraux. La peine n’a pas encore été prononcée, et Graham Ovenden – qui clame son innocence – peut faire appel. Il a déjà connu des démêlés avec la justice, notamment pour possession d’images indécentes de mineurs, mais il avait chaque fois été blanchi.”

Que vient faire dans cette revue de presse culturelle ce qui ne relève que du faits divers et de la justice, me direz-vous ? Eh bien, poursuit le journaliste du Monde , “deux jours après la condamnation, la Tate Gallery, qui possédait trente-quatre de ses œuvres, a décidé de les retirer de la vue du public. Ces photos de jeunes filles plus ou moins dénudées, dans des poses parfois ambiguës – l’une montre clairement le pubis –, n’étaient pas exposées mais elles étaient disponibles sur le site Internet, et elles pouvaient être vues sur rendez-vous. Ce n’est plus le cas.

La décision est controversée. Les œuvres, jugées intéressantes avant le procès, sont-elles soudain différentes ? Ont-elles perdu leur valeur artistique ? « C’est une décision absurde de la Tate », répond d’emblée Anthony Julius, auteur de plusieurs ouvrages sur la transgression dans l’art. Mais après réflexion, il se reprend : « Je ne serais peut-être pas arrivé à la même conclusion que la Tate, mais finalement, la décision est raisonnable et défendable. Si les photos montrent des jeunes filles qui ont été abusées, il est logique d’avoir un mouvement de recul. »

Pour Matthew Kieran, professeur de philosophie et d’art à l’université de Leeds, toute la question est là : quelle que soit la valeur artistique des œuvres, il faut respecter les victimes. « La Tate a pris la bonne décision, parce que, moralement, les modèles sont en droit de ne pas vouloir être exposées. » Le problème est que les noms des quatre plaignantes n’ont pas été publiées pour des raisons légales : personne ne sait donc si elles figurent sur les photos de la Tate.

Le Monde a décidé de ne pas publier, pour [cet article], de photos ou de peintures de Graham Ovenden montrant de très jeunes filles nues. Nous risquerions , explique le journaliste, puisque nous ignorons l’identité des femmes qui ont déposé plainte, de montrer des jeunes filles qui ont été abusées avant ou après les séances de pose avec le photographe. [Le journal publie] en revanche une photo prise par Graham Ovenden dans la rue et des portraits de Maud Hewes qui, jeune fille, a posé à de nombreuses reprises pour Ovenden : elle a témoigné n’avoir jamais été abusée par l’artiste.

Dans certaines de ces images, l’ambiguïté saute aux yeux. Et voilà toute la difficulté : c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. « Même en imaginant que ces œuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes, souligne le philosophe Matthew Kieran. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. Il n’est pas question d’agir sur ces pulsions, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. »

Pour le philosophe, ces œuvres soulèvent des questions intéressantes, si pénibles soient-elles. C’est pour cela qu’il avertit : il ne faut pas détruire le travail de Graham Ovenden ou imposer une censure d’Etat. Dans de nombreuses années, quand les victimes ne seront plus vivantes, il sera de nouveau possible de les exposer, estime-t-il.

C’est d’ailleurs le cas de bien des œuvres , rappelle Eric Albert. En 1912, Egon Schiele avait été condamné à vingt et un jours de prison après avoir abusé d’une fillette de 12 ans – la jeune fille avait cependant retiré son accusation pendant le procès. Les toiles du peintre autrichien n’en sont pas moins exposées dans les musées du monde entier. Des corps anguleux et nus, parfois de très jeunes femmes, laissant voir avec précision les organes génitaux.

L’artiste britannique Eric Gill, qui a notamment réalisé les bas-reliefs du chemin de croix de la cathédrale catholique de Westminster, à Londres, est également un cas qui laisse songeur. Il a eu des relations incestueuses avec sa sœur, violé ses enfants, et eu des expériences sexuelles avec son chien. Ecstasy, un bas-relief présentant un couple en pleine fornication, est aujourd’hui en possession de la Tate. Connaître les méfaits de l’artiste change-t-il quelque chose à l’appréciation de son œuvre ?”

Vaste question, que nous offre pour conclure le correspondant du Monde à Londres…

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