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Copier n'est pas tricher (par Christophe Payet)

5 min

Non Richard Prince n'est pas un voleur !

Alors s'il vous plait mauvaises langues : ça suffit. C'est un juge de Manhattan qui l'affirme. Le peintre américain n'a pas violé le droit d'auteur du photographe français Patrick Cariou.

Une brève dans le journal Le Monde rapporte en effet que Richard Prince était poursuivi pour avoir repris en 1997, 30 photos de rastafaris de Cariou, dans un ensemble de collages intitulé « Canal Zone », et exposé à la galerie Gagosian à New York.

La vente de ces œuvres avait tout de même rapporté 10,4 millions de dollars.

Alors forcément l'auteur des photos originales a porté plainte, contre Prince, contre le galeriste et contre l'éditeur Rizzoli. Et il obtient raison en première instance, devant la cour de l'Etat de New York.

Mais en appel, le juge de Manhattan vient d'en décider autrement. Richard Prince a fait un « usage loyal » de 25 photos sur les 30 incriminées. Le juge constate aussi que les collages manifestent « une esthétique toute différente ». Mais également qu'il touche un « public très différent ».

C'est vrai que les quelques 8 000 dollars rapportés à Patrick Carriou par son livre Yes Rasta dénotent un peu avec les richissimes clients de la galerie Gagosian : de Robert de Niro à Brad Pitt, en passant par Angelina Jolie et Beyoncé.

Sur Slate.fr, Anne de Coninck explique que le concept de « fair use », d'usage loyal donc, « autorise un artiste à travailler à partir d'une œuvre d'art existante, même protégée par la propriété intellectuelle. (…) Faut-il encore qu'il y apporte des changements significatifs. »

Cette décision récente du juge est donc une très bonne nouvelle pour tout ceux que l'on appelle les artistes de « l'appropriation » : c'est à dire Richard Prince, mais aussi Damien Hirst, Jeff Koons, ou Shepard Fairey.

Shepard Fairey a justement été concerné récemment par une autre affaire judicaire. C'est lui qui a conçu l'affiche symbole de l'élection de Barack Obama en 2008 : vous savez ce portrait contrasté de bleu-blanc-rouge. Et bien ce travail était tiré d'une photo d'Obama prise par un photographe de l'agence Associated press.

L'affaire s'est alors réglée au civil, avec un accord entre les deux partie qui doivent partager les recettes générées par l'affiche. Même si, en septembre 2012 Shepard Fairey a été reconnu coupable d'avoir détruit des documents et fabriqué des preuves lors du procès. Mais passons.

Comme le souligne Anne de Coninck, « depuis des siècles de jeunes artistes parcourent les musées » pour s'inspirer des œuvres des autres.

L'emprunt, l'inspiration est un classique de l'histoire de l'art. Il y a quelques semaines, je vous racontais d'ailleurs la confrontation à Venise entre l'Olympia de Manet et son modèle : la Venus de Titien. Les similitudes sont nombreuses, mais doit-on pour autant accuser Manet d'avoir volé l'œuvre de Titien. Le peintre se serait-il aujourd'hui retrouvé devant un tribunal pour ne pas avoir respecter les droits d'auteurs ?

En même temps, Richard Prince s'est quand même fait une spécialité de récupérer les œuvres des autres, avec des changements plus ou moins significatifs... Dans les années 70, il travaille à l'édition technique pour le groupe Time. Il commence alors à découper, collectionner les photos des différents magazines. Puis peu à peu, il les reproduit, les agrandit, les modifie un peu...

Deux images vont lancer sa carrière. La première est une photo de Brooke Shields âgée de 10 ans, nue et maquillée... Elle avait été prise par un photographe inconnu, Garry Gross, et publiée dans Playboy. Richard Prince la reproduit, la nomme « Spiritual America »... et en 1999 sa vente chez Christie's rapporte 151 000 dollars !

L'originale quant à elle atteint péniblement les 450 dollars, et le photographe Garry Gross se ruine dans des procès pendant des dizaines d'années.

Son deuxième grand succès, il le doit à une campagne publicitaire des cigarettes Marlboro et encore une fois à ses photographes inconnus... A nouveau, Prince rephotographie les images. Et en 2008, il vend la série 3,4 millions de dollars.

En fait, au-delà de Richard Prince, c'est tout un mouvement qui réclame l'assouplissement, voire la disparition du droit d'auteur. Et en chef de file : Anthony Falzone, directeur adjoint du département juridique du réseau social Pinterest.

Ce n'est pas très étonnant que la bataille soit menée par un acteur d'internet. La culture du numérique a bouleversé le rapport aux droits d'auteurs. La réappropriation, le mash-ups, le remixes, sont au cœur de l'art digital et des pratiques culturelles sur internet.

D'ailleurs, si l'on regarde bien le rapport Lescure, remis ce lundi au président de la République, et bien il nous parle en filigrane de notre petite affaire Richard Prince...

Comme vous le savez, l'ancien PDG de Canal , Pierre Lescure, a rédigé un rapport préconisant 80 solutions pour sauver l'exception culturelle française face aux bouleversements du numérique. Les mesures principales ont été très commentées : la taxe sur les tablettes, la dissolution de l'Hadopi dans le CSA... Mais un détail pourrait bien faire voler en éclat le droit d'auteur...

Le Journal du Net met en lumière des mesures qui veulent moderniser les exceptions au droit d'auteur. Le but est de favoriser justement la « création d'œuvres dérivées sous la notion d'œuvres transformatives ». Il ne serait donc plus nécessaire de demander l'autorisation des ayants-droits pour pouvoir créer des remixes ou des mash-ups. Mais selon le Journal du Net, cela « risque de faire grincer des dents si cette exception n'est pas strictement limitée à des fins non commerciales »

Car n'oublions pas les fins commerciales dans cette histoire...

Richard Prince est devenu au fil des années une véritable valeur boursière. Pour Annick de Coninck, son succès « a pris une ampleur ahurissante au cours des dernières années sous l'effet conjugué d'un marché de l'art devenu fou et plus encore d'une nouvelle race de collectionneurs investisseurs. Ne connaissant pas spécialement l'art, ils ont trouvé avec celui-ci un bon moyen d'investir ».

Ces collectionneurs étaient donc suspendus à la décision, dans la crainte effroyable de ne plus pouvoir montrer, ni vendre, leurs acquisitions. La victoire de Richard Prince est donc une victoire de l'art de « l'appropriation » certes, mais aussi une victoire de tout ces boursicoteurs, qui viennent de « regagner des dizaines de millions de dollars ».

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