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Couacs en série salle Pleyel

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La décision a surpris les deux parties, et même « stupéfait » la Cité de la musique. “Le tribunal de commerce de Paris [lui] a interdit mardi de conclure un contrat de concession de la salle Pleyel, dans l’attente d’un jugement sur les conditions du rachat par l’Etat de ce haut lieu de la musique classique à Paris , rapporte Libération. Le tribunal de commerce avait été saisi en référé dans cette affaire par Carla Maria Tarditi, en instance de divorce avec Hubert Martigny, propriétaire de la salle Pleyel de 1998 à 2009. Carla Maria Tarditi conteste les conditions de la vente, en 2009, de la salle à l’Etat, estimant que la somme versée avait été très inférieure à la valeur réelle de l’établissement. Selon elle, Hubert Martigny aurait consenti à brader cet actif pour 60,5 millions d’euros afin de l’écarter de la procédure de divorce. Ancienne directrice générale et artistique de la salle, Mme Tarditi se prévaut d’une estimation qui établirait la valeur de l’ensemble à 110 millions d’euros.” “Ce litige, sur lequel la justice n’a pas encore statué, rappelle Le Parisien, [avait rebondi] lorsque le ministère de la Culture [avait annoncé] « un changement d’affectation de la salle Pleyel » pour ne pas concurrencer la future Philharmonie. Cet établissement de 2 400 places doit ouvrir ses portes en janvier. La Cité de la musique choisit alors de concéder la salle à un organisateur privé. Le cahier des charges est simple : tout sauf du classique !” “Car 2 400 places, il faudra les remplir ! , explique Michel Guerrin dans Le Monde. D’autant que deux autres salles vont voir le jour, cette fois dans l’Ouest parisien : celle de Radio France (1 400 places) en novembre et une autre sur l’île Seguin (1 100 places) en 2016.” Pour le chroniqueur du Monde , c’est une “bataille de quartiers et de public qui se joue. La Philharmonie est plantée porte de Pantin Pleyel rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas de l’Etoile. Le fan de classique fera-t-il l’effort de quitter ses belles avenues pour aller vers le Nord-Est, loin de son logement et de son travail ? Réponse de l’économiste Philippe Herlin sur son blog : oui si c’est pour écouter l’Orchestre de Berlin, mais non pour des formations moins prestigieuses. Il est vrai que depuis des décennies, l’opéra et le classique sont dominés par ce profil : un spectateur âgé, aisé, conservateur et habitué. Robert Marchenoir le dit autrement sur le blog de Philippe Herlin : « la musique classique est un art élitiste, et il en ira toujours ainsi. » Toujours est-il qu’à Pleyel, “fini le classique, place à la chanson, à la pop, voire au rock. Les candidats à la reprise ont le couteau entre les dents , constate Emmanuel Tellier dans Télérama , mais étaient-il présents , s’interroge-t-il, au concert des Fleet Foxes en juillet 2011, l’un des pires sons (saturé, strident, pour tout dire cauchemardesque) qu’on ait eu à subir à Paris ? Du rock à Pleyel, cathédrale dédiée au piano ? Après de coûteux travaux sur l’acoustique, pourquoi pas…” Etrange, donc, d’interdire “d’y faire ce pour quoi la salle a été construite, comme s’en désolait Ivan A. Alexandre le mois dernier dans Diapason. La soirée inaugurale du 18 octobre 1927 commençait par Wagner et finissait par Ravel. A aucun moment, dans l’esprit des constructeurs ou des reconstructeurs, il n’a été question d’autre chose. Du sol au plafond, tout Pleyel chante Wagner et Ravel.” Et puis ce n’est pas si simple, car comme se demande encore le chroniqueur de Diapason : “Qu’est-ce qui est classique, qu’est-ce qui ne l’est pas ? La Symphonie n° 5 de Chostakovitch ? Interdite. Mais ses Suites pour orchestre de jazz ? Et Kurt Weill ? Et Gershwin ? Et la Messe pop de Pierre Henry ? Et les sketchs du Quatuor ? Et Michel Legrand par Nathalie Dessay ? Et Johann Strauss par André Rieu ?” « La 9e de Beethoven est jouée à Bercy, Aïda au Stade de France, mais plus de classique à Pleyel ! , s’est effaré le compositeur, chef d’orchestre et président de la Sacem Laurent Petitgirard dans Le Nouvel Observateur. C’est la première fois dans l’histoire du pays qu’un genre musical est interdit dans un lieu, c’est extrêmement choquant et ça nous fend le cœur. » “Que [Petitgirard] se rassure , concluait Ivan A. Alexandre. Que tous et toutes se rassurent. Si l’art officiel et les lois intrusives sont une spécialité française, l’ivresse de la transgression en est une autre. Souvenez-vous. En 1993, pour inculquer au public le goût de la Bastille, l’Opéra de Paris interdisait de chant son vieux palais Garnier. « Il faut une cure de désintoxication », arguait-on. La cure a duré… deux ans. Deux ans, c’est vite passé.” Et ça peut passer encore plus vite que prévu, puisque, précise Léna Lutaud dans Le Figaro , la justice a également décidé mardi que “la Cité de la musique n’avait plus le droit d’interdire de jouer du classique [à la salle]. Les amoureux de Pleyel risquent de ne pas y remettre les pieds de sitôt. Que ce soit pour écouter du classique ou du rock. La mythique salle des beaux quartiers de Paris pourrait fermer un bon moment. Le bras de fer entre la Cité de la musique et Carla Maria Tarditi est parti pour s’éterniser. […] Toute l’organisation et l’équilibre financier de la Cité de la musique sont ébranlés. La direction peut bien fermer Pleyel, elle est obligée d’en conserver la gestion avec toutes les charges quotidiennes que cela implique. Elle est aussi privée des recettes, donc des loyers qu’elle devait percevoir du repreneur. Ouvrir Pleyel au public sera compliqué. L’équipe n’est pas suffisamment grande pour gérer deux lieux à la fois. Enfin, si Pleyel joue de nouveau du classique, ses fidèles vont conserver leurs habitudes. Ils ne se déplaceront pas jusqu’à la Villette, où s’installe la Philharmonie. On peut s’attendre à des soucis de billetterie.” Il ne lui manquait plus que ça…

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