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Creuser des galeries vers le ciel

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Les actions menées par quelques fondamentalistes chrétiens contre "Sur le concept du visage du fils de Dieu", de Romeo CASTELLUCCI, "Golgota Picnic", de Rodrigo GARCIA, pour sa première française à Toulouse (nous allons en parler tout à l’heure), mais également contre "Le Vicaire", de Rolf HOCHHUTH, aussi bien à Paris, au Théâtre 14, qu’en Belgique, au Théâtre des Galeries, continuent à occuper les rubriques théâtre de vos journaux, avec des réflexions et prises de position pour le moins contrastées, dont celles, enfin !, de l’Eglise catholique. Des réactions opposées parfois au sein de l’Eglise, comme a pu le constater la critique de L’Humanité Marie-José SIRACH, à l’occasion de la reprise de la pièce de CASTELLUCCI du 8 au 10 novembre à Rennes. Il y a la posture de Mgr CENTÈNE, évêque de Vannes, qui, pour L’Humanité , « participe de l’intolérance et relève d’une paranoïa sécularisée : « Les manifestations soi-disant culturelles et artistiques attaquant le Christ et son église sont en hausse constante, dit-il, il me semble effectivement nécessaire de réagir avec fermeté ». » Et celle, au contraire, de Mgr d’ORNELLAS, évêque de Rennes, qui lui prend de la hauteur : « La provocation de l’artiste consiste à trouver les moyens de faire sortir le spectateur de ses habitudes pour qu’il entre dans le drame vu par l’auteur de la pièce. Tel est le rôle des artistes : ils sont capables de faire voir ce que nous ne voyons habituellement pas. »

Le journal Libération , sous la plume de Didier ARNAUD, a relevé les propos de Mgr Pascal WINTZER, président de l’observatoire Foi et Culture. « Pour lui, le débat « binaire » n’est pas justifié. « Mais notre rôle n’est pas de décerner un label de christianisme à une réalité artistique ». Seul « l’auteur » peut expliquer ce qu’il a « voulu dire ». Voilà la marche à suivre, en triptyque : « D’abord regarder ce qui est montré, comprendre le spectacle, voir ceux qui manifestent. C’est un appel au dialogue et à la réflexion. » Plus loin, l’évêque précise que le « mot attaque [contre les chrétiens] ne correspond pas à ce qui se passe en ce moment, il s’agit juste d’une manière dont l’image [du Christ] peut être saisie ». Quant à la « christianophobie » invoquée par ces intégristes, Mgr WINTZER y répond plutôt sèchement : « Christianophobie, c’est brandi comme un slogan. Quand il n’y a plus de pensée, on trouve des mots chocs. » L’évêque ne pense pas qu’on assiste aujourd’hui à un « déchainement », comme lors de la sortie en salles du film "La Dernière tentation du Christ" de Martin SCORSESE, en 1988 – « d’ailleurs un mauvais film, par rapport à ce que fait SCORSESE ». « On est plutôt dans un temps où le chrétien ne fait plus partie de la vie, ce n’est pas une personne qui inspire, il suscite plutôt de l’indifférence », ajoute l’évêque. »

Quotidien catholique oblige, le journal La Croix a abrité dans ses pages nombres de réflexions sur ces « événements » , et appelle dans ses pages au dialogue. Céline HOYEAU y raconte ainsi comment, à Rennes, « l’aumônier des étudiants, le Père Nicolas GUILLOU, a proposé deux rencontres intitulées « Blasphème, christianophobie, parlons-en ». Il a assisté à la pièce de CASTELLUCCI et publié une réflexion sur le site du diocèse. « Nous avons perçu des peurs parmi les étudiants, constate-t-il. Ces débats permettent de les éclairer pour qu’ils ne se laissent pas entraîner dans le militantisme et le communautarisme. Il ne faut pas avoir peur du monde mais oser entrer en dialogue avec le monde des artistes. » Les jeunes, note La Croix , ont, de fait, été à la pointe des manifestations. « Contrairement à leurs parents qui ont grandi dans une société où le catholicisme était encore majoritaire, explique le Père Simon d’ARTIGUE, responsable de la pastorale étudiante à Toulouse, c’est une génération qui se vit depuis toujours de manière minoritaire, avec des réflexes propres aux minorités et un fort sentiment identitaire. » Pour autant, estime-t-il, il ne faut pas « les enfermer dans une image caricaturale intégriste », mais entendre, derrière ces manifestations, « une vigueur de la foi ». »

Ces événements partagent aussi le milieu culturel. Dans Le Monde , le directeur du Théâtre du Rond-Point, où doit donc se jouer la pièce de Rodrigo GARCIA, affiche avec lyrisme dans les pages Débats qu’il ne laissera pas intimider : « Puisque la pièce "Golgota Picnic", au Théâtre du Rond-Point, est la prochaine cible annoncée des sauveurs de la morale, qu’ils sachent qu’elle aura bien lieu malgré leurs menaces quotidiennes, que la scène sera remplie d’une pensée libre, s’opposant à leur raison close, que le vent soufflera dans tous les sens, à travers mais jamais à tort. Il n’y aura aux murs ni corps de martyrs torturés ni visages de suppliciés, pas des jeunes gens crucifiés pour nous rappeler le chemin du paradis et de l’enfer, mais seulement ce rire libertaire, trappe à bêtises et tueur de chagrin. Nous continuerons comme le souhaitait ARAGON à creuser des galeries vers le ciel, mais pas celui noir et bouché où jouissent les intégristes. »

De son côté, Marcela IACUB, dans sa chronique hebdomadaire de Libération « A contresens » , rompt, comme le veut ce titre, avec un certain unanimisme du monde de la culture, en critiquant notamment la pétition, qui a remporté un grand succès, lancée par le directeur du Théâtre de la Ville Emmanuel DEMARCY-MOTA pour défendre la pièce de CASTELLUCCI. « Les pétitionnaires , écrit-elle, avancent que l’œuvre en question n’est pas blasphématoire ni offensante pour les chrétiens en guise de défense contre les agressions dont la pièce est l’objet. Comme si le fait qu’un directeur de théâtre fasse une pièce blasphématoire ou offensante pour les chrétiens justifierait des atteintes à la liberté d’expression. » Et surtout, elle estime que, dans la mesure où il n’y a pas eu de violences physiques contre les personnes ou des dégradations matérielles majeures, les réactions des fondamentalistes relèvent de la liberté d’expression, qu’il ne faut pas entraver. Qui plus est, pour Marcela IACUB, qui aime manier le paradoxe : « Le fait d’être rendu fou par une idée, une scène, une œuvre est le plus bel hommage que l’on puisse leur faire. Protester, interrompre, insulter les uns ou les autres est une manière de discuter, d’exprimer ce que la pièce produit en nous, de multiplier ses significations. Enfin, ce que les pétitionnaires semblent négliger, c’est que les gens qui entrent dans la salle pour protester contre cette pièce, sans leurs obscurs desseins, ne seraient jamais allés la voir. Et, qu’à force d’attendre le bon moment pour l’interrompre, ils courent le risque de l’aimer ou de perdre leur foi. » C’est peut-être là en effet le vrai danger de ces pièces…

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