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Cuba (pas si) libre

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Échange d’œuvres d'art entre des musées du Bronx et de La Havane (mais pas de visa pour sa conservatrice), la plasticienne Tania Bruguera en liberté surveillée à Cuba après un happening réprimé : si l'art est impatient, l'ouverture diplomatique a ses limites...

<source type="image/webp" srcset="/img/_default.png"data-dejavu-srcset="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/03/31c77bba-c31d-11e4-adec-005056a87c89/838_alfredo_sosabravo_con_una_sua_operaok.webp"class="dejavu"><img src="/img/_default.png" alt="Alfredo Sosabravo, peintre figuratif cubain" class="dejavu " data-dejavu-src="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/03/31c77bba-c31d-11e4-adec-005056a87c89/838_alfredo_sosabravo_con_una_sua_operaok.jpg" width="650" height="400"/>
Alfredo Sosabravo, peintre figuratif cubain Crédits : L.Chiarenza

“C'est la première fois depuis cinquante-quatre ans qu'un échange d'œuvres d'art aussi important va avoir lieu entre New York et Cuba , a-t-on lu dans Le Monde. Quelque 80 pièces du Musée des arts du Bronx vont être exposées en mai à La Havane, pour la 12e biennale de la capitale cubaine. A l'inverse, 100 œuvres des collections du Musée national des beaux-arts de Cuba, datant des années 1960 jusqu'à aujourd'hui, vont rejoindre le Bronx. La conservatrice du musée cubain, Corina Matamoros, a déclaré au New York Times, le 21 janvier : « Je pense que cet art va être une révélation », citant des noms d'artistes jusque-là peu connus aux Etats-Unis comme Antonia Eiriz Vasquez (1929-1995), parfois comparée à Goya, Raul Martinez (1927-1995), connu pour sa peinture pop, et Alfredo Sosabravo, un peintre figuratif et social. A l'initiative de Holly Block, spécialiste de l'art de Cuba, le Musée des arts du Bronx avait déjà exposé, en 2012, plusieurs œuvres cubaines contemporaines, lors de l'exposition « Revolution not Televised ». Holly Block pense qu'avec le dégel actuel entre les Etats-Unis et Cuba, les institutions culturelles vont pouvoir échanger plus facilement des œuvres, mais elle rappelle qu'à ce jour, la libre circulation des personnes n'est pas acquise. Ainsi, le gouvernement cubain a refusé d'octroyer un visa à la conservatrice Corina Matamoros, craignant qu'elle veuille émigrer.”

Tribune citoyenne arty Car en effet, comme l’a constaté Erwan Desplanques dans Télérama , “l’ouverture diplomatique a ses limites. Et l’art est impatient. Le 30 décembre, la plasticienne Tania Bruguera a voulu célébrer l’assouplissement du régime castriste et la normalisation des liens avec Washington en organisant une grande performance au cœur de La Havane. But du happening ? Inciter les passants à s’exprimer librement, une minute, sur une estrade de fortune, place de la Révolution, là même où le Líder máximo prononçait jadis ses discours-fleuves. Invitée à la Tate Modern de Londres comme au Moma de New York, l’artiste cubaine, professeure aux Beaux-Arts de Paris, avait déjà testé cette mise en scène à la Biennale de La Havane en 2009. Sauf que cette fois son projet de tribune citoyenne arty lui a valu trois jours de prison, au moment même où les JT se félicitaient du vent d’émancipation soufflant à Cuba. Aujourd’hui, Tania Bruguera, 46 ans, est bloquée sur l’île, privée de passeport, de connexion Internet, en attente de jugement.” “Sera-t-elle accusée d'incitation au désordre public et au crime, ainsi que de résistance à la police, ou tout bonnement relaxée ? , s’interroge Emmanuelle Lequeux dans Le Monde. Sa principale difficulté semble aujourd'hui de convaincre un avocat de la défendre. Cause perdue, lui confient la plupart. Les autres ont peur, tout simplement, de plaider ce cas opposant l'Etat à Bruguera. Elle, n'a qu'une ligne de défense, comme elle vient de le confier au magazine Vice : « Je ne réclame pas mes droits, je les exerce. »

"La peur est un moyen d'apprendre" La peur, elle refuse de la connaître. Du moins tente-t-elle de la maîtriser, elle qui ne craignit pas de jouer littéralement à la roulette russe devant le public de la Biennale de Venise, en 2009. « Lorsque les gens ont peur, ils sont plus conscients, sur le qui-vive et déploient d'autres moyens pour comprendre ce qui est en train de se passer, confiait-elle [au Monde] il y a quelques années. La peur est un moyen d'apprendre, et c'est une fois que nous savons la gérer que nous pouvons être libres. » […] Pour elle, l'art est un « processus générateur de réalité, ayant un impact direct sur la vie des gens ». C'est bien ce que semble aujourd'hui craindre Cuba, dont les organes de propagande s'efforcent de dénoncer Tania Bruguera comme complice des Cubains de Miami et/ou espionne de la CIA ( « vraiment, ils pourraient être un peu plus créatifs », ironise amèrement sa sœur Deborah). Bien qu'isolée, l'artiste ne renonce en rien à ses exigences : « Mon pire cauchemar, ce serait qu'on me laisse partir sans jamais me permettre de revenir. L'expérience de ces dernières semaines a changé ma vie. Je ne cesserai jamais d'être une artiste, mais maintenant je pense que ma place est ici. » Même si, a-t-elle confié à Vice, « moi qui n'ai jamais eu peur de ma vie, je commence à craindre pour mon équilibre mental ».”

Des kamikazes de la liberté d’expression “A Paris, poursuit Erwan Desplanques dans Télérama, ses étudiants sont atterrés. Une pétition mondiale circule pour la soutenir. Certains diront qu’elle a agi trop tôt. Inconsidérément. D’un autre côté, elle a parfaitement réussi son coup , estime Télérama. Dans un pays sans opposition politique, où la presse est muselée, il revient à l’artiste de se dévouer pour accélérer le mouvement. En Chine, c’est Ai Weiwei qui agite le chiffon de la contestation. Un performeur lui aussi, emprisonné trois mois à Pékin en 2011. Des kamikazes de la liberté d’expression qui jouent sur l’ambiguïté de leur démarche, entre art et activisme, un pied chez Sophie Calle, l’autre chez les Femen. Leur notoriété internationale les protège. Et les arrestations ne peuvent finalement rien contre eux, sinon parachever leur œuvre, dont elles décuplent la résonance comme la valeur.”

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