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D'Ajaccio à Budapest, haro sur l'art dégénéré

6 min

“Samedi 6 septembre, le Palais Fesch, musée des beaux-arts d’Ajaccio, a dû fermer ses portes au public , a-t-on pu lire dans Libération et Le Monde. Des intégristes catholiques avaient annoncé qu’ils allaient manifester pour exiger l’arrêt de la rétrospective de l’artiste américain Andres Serrano, auteur de l’œuvre controversée de 1987 Immersion Piss Christ. Il s’agit d’une grande photographie dans les tons rouges et dorés représentant un crucifix plongé dans un bocal d’urine. Andres Serrano, qui se dit chrétien, a expliqué vouloir, par cette œuvre, « rappeler au monde les horreurs qu’a vécues le Christ ». Il en a même discuté avec l’évêque d’Ajaccio, Mgr de Germay, venu lors du vernissage de l’exposition en juin. Depuis, aucun incident n’a été rapporté, jusqu’à ce qu’un groupe d’intégristes lance le 26 août, « pour l’honneur de Jésus-Christ et de la Corse », le blog « “Piss Christ” fora » (« dehors le Piss Christ »). L’un des auteurs a commencé une grève de la faim pour protester, accordant des entretiens à la presse corse, mais aussi aux médias d’extrême droite Jeune nation – qui parle d’ « art dégénéré » – et Egalité et réconciliation d’Alain Soral. Le 6 septembre, une vingtaine de manifestants ont donc protesté devant les portes closes du musée. En avril 2011, l’œuvre avait été attaquée à coups de marteau et de pic à glace par un commando d’intégristes lors d’une exposition à Avignon.” On ne saurait que trop recommander aux pourfendeurs de l’« art dégénéré » de se rendre à Budapest, ils s’y sentiront bien. “La Hongrie de Viktor Orbán, qui y nourrit un ambitieux projet de « quartier des Musées », laisse aussi s’épanouir des tendances franchement rétrogrades , rapporte ainsi la correspondante du Monde à Vienne, Joëlle Stolz. Les déclarations du nouveau directeur du Mücsarnok Kunsthalle (Palais des arts) de Budapest, consacré à l’art contemporain, ont effaré les milieux artistiques, déjà mis à rude épreuve depuis le retour d’Orbán au pouvoir, en 2010. Devant la presse, le 11 septembre, György Szegö, un architecte de 67 ans, a dit sans détour ce qu’il pense de l’art contemporain, celui qui est « à la mode depuis vingt-cinq ans» pour le seul bénéfice d’une « petite élite ». L’art ne doit pas « provoquer », a-t-il affirmé, mais « seulement se focaliser sur des aspects esthétiques ». Il ne devrait pas non plus « attaquer des religions ou les ridiculiser ». Le Mücsarnok veut revenir aux « techniques traditionnelles », à commencer par « la peinture, qui a une tradition vieille de 8 000 à 10 000 ans ». Szegö est certain que la « bulle de l’art contemporain occidental » – citant l’Américain Jeff Koons – va « éclater ». Mais pourquoi avoir confié la Kunsthalle à un homme qui, de toute évidence, exècre cette forme d’art ? La décision a été prise par le véritable patron de l’institution, György Fekete, président de l’Académie hongroise des beaux-arts (la MMA). Cheveux de neige taillés à la moine-soldat, Fekete, 82 ans, ne plaisante pas avec les valeurs. Le précédent directeur de la Kunsthalle, Gabor Gulyas, pourtant proche des conservateurs, a démissionné il y a un an après un conflit avec l’influent président de la MMA : celui-ci avait qualifié de « blasphème contre la nation » une exposition intitulée « Qu’est-ce qu’être hongrois ? ». Son successeur a, lui, passé avec succès le test en organisant cet été le premier des « Salons nationaux » qui émailleront désormais les activités de la Kunsthalle, dont le budget vient d’être doublé par la MMA. […] Avec sa façade de temple grec, jumelle du Musée des beaux-arts en vis-à-vis, le Mücsarnok, en plein processus de « purification intérieure », selon l’expression du directeur, va s’intégrer dans le vaste quartier des Musées, qui doit être aménagé, d’ici à 2018, autour de la place des Héros de Budapest. Riverains et défenseurs de l’environnement s’inquiètent du gigantisme du projet. Pour le gouvernement, il s’agit de doter la capitale d’un ensemble capable de rivaliser avec des réalisations similaires en Europe. Le financement, un demi-milliard d’euros hors bâtiment, sera assuré par l’Etat. Pour la première fois depuis plus d’un siècle, un appel d’offres international a été lancé, pour six musées. A celui des beaux-arts s’ajouteront un Musée d’art contemporain abritant la collection Ludwig, mais aussi des musées d’architecture, de musique, de photographie et d’ethnographie. Une commission présidée par le directeur du Musée des beaux-arts, Laszlo Baan, est chargé d’évaluer les propositions. Elle comprend cinq hongrois (dont l’incontournable Fekete), et six experts étrangers : parmi eux Henri Loyrette, qui dirigea le Musée d’Orsay avant d’introduire l’art contemporain au Louvre, mais aussi Wim Pijbes, directeur du Rijks Museum d’Amsterdam, ou le critique d’architecture du Financial Times. Difficile d’imaginer un dialogue entre le croisé de la MMA et ces pointures de la scène muséale ! La commission vient en tout cas de relancer l’appel pour les deux musées majeurs, les beaux-arts et la collection Ludwig, faute de projets satisfaisants. Décision finale en décembre.” Le projet sera-t-il en partie financé par l’Europe ? Possible, puisque, comme l’a relevé le Journal des Arts , dans l’équipe proposée par Jean-Claude Juncker, futur président de la Commission européenne, “le portefeuille de l’éducation, de la culture, de la jeunesse et de la citoyenneté revient à Tibor Navracsics, un juriste hongrois conservateur âgé de 48 ans. […] Fidèle lieutenant de Viktor Orbán, Tibor Navracsics est considéré comme un modéré dans le parti au pouvoir, le Fidesz.” Eh pourtant, nous apprend la correspondante à Berlin du Journal des Arts, Isabelle Spicer, Navracsics est déçu, il “espérait un autre poste” , et sa “nomination à la culture et à l’éducation a été vécue comme un camouflet par la Hongrie.” Et pas seulement : “on murmure à Bruxelles que l’audition de Tibor Navracsics [devant le Parlement européen, qui doit approuver sa nomination] sera loin d’être une simple formalité. Celui-ci devra notamment répondre des dérives autoritaristes de Viktor Orbán. Benedek Javor, député européen hongrois affilié au groupe des Verts, a déclaré qu’il serait compliqué pour Tibor Navracsics de « promouvoir la diversité culturelle quand, dans son pays, son gouvernement dicte ce que doit être la “vraie” culture, comment les jeunes doivent être éduqués », et cherche à museler la société civile.”

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