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Dangers

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“L’art et la culture seraient-ils en danger ? , s’interroge Nicolas Schaller dans CinéTéléObs . Si l’on en croit l’inspiration des cinéastes, il y aurait de quoi s’inquiéter , explique-t-il. Jim Jarmusch, dans Only Lovers Left Alive, filme un monde crépusculaire, « zombifié », où le goût des belles choses et la mémoire du passé s’incarnent dans un couple de vampires esthètes à la survie très incertaine. Wes Anderson, dans son Grand Budapest Hotel, orchestre une folle course-poursuite autour d’un tableau de la Renaissance volé et de la sauvegarde d’un superbe palace en décrépitude dans une Europe de l’entre-deux-guerres où la persécution des minorités et des clandestins évoque aussi bien les prémices du nazisme que certaines actualités récentes. Quand à George Clooney, son Monuments Men relate la mission véridique d’un groupe d’intellectuels chargés, dans les dernières heures de la Seconde Guerre mondiale, de retrouver et de restituer les œuvres d’art confisquées par les nazis avant qu’elles ne soient détruites. « Sauver une toile de maître vaut-il que l’on risque la vie de plusieurs hommes ? », interroge un des hauts gradés du film, écho au « Faut-il risquer la vie de huit hommes pour en sauver un ? » dans Il faut sauver le soldat Ryan, de Spielberg. Que Jarmusch, Anderson et Clooney, réalisateurs tous trois américains, se préoccupent au même moment du devenir du patrimoine culturel et de l’intérêt de leurs congénères pour l’art prouve bien que quelque chose cloche , estime le critique de CinéTéléObs. Inquiétude face au mercantilisme extrême de Hollywood qui écrase les auteurs, tue le cinéma du milieu et uniformise les esprits ? Face au numérique, à la dématérialisation des supports, au piratage et autres nouveaux modes de consommation ? Face à la timidité des politiques dans le domaine… ? « La culture ne s’hérite pas, disait Malraux , elle se conquiert. »

Comme s’est conquise il y a un mois la présidence du Festival de Cannes. Revenant sur l’épilogue du long feuilleton, une brève du Nouvel Observateur croit savoir que “même si Pierre Lescure a été élu à l’unanimité comme prochain président du Festival de Cannes par un conseil d’administration où les représentants de l’Etat sont minoritaires, il se trouve tout de même des professionnels pour plisser du nez sur la procédure : « Dès que la position de l’Elysée en sa faveur a été divulguée, cela a neutralisé tout débat sur le profil à rechercher, regrette une productrice. Cette hypothèse est devenue la seule dès lors qu’elle était connue. Or, on aurait pu se poser la question d’une plus grande complémentarité entre les deux têtes du festival. Thierry Frémaux, délégué général, et Pierre Lescure ont le même profil : amis des artistes. »

Est-il lui aussi l’ « ami des artistes » ? Son nom avait en tout cas circulé parmi ceux des candidats supposés à la présidence du Festival. C’est finalement la commission d’avance sur recettes qu’il préside. Dans un long entretien à Libération samedi, Serge Toubiana, le toujours directeur de la Cinémathèque française, a largement commenté le modèle français de cinéma, avec des propos un rien hétérodoxes. Il y a trop de films produits, pour commencer, 270 films par an. « Pour moi , dit-il, c’est un des problèmes du cinéma français : il est surfinancé. Que ce soit Canal , les obligations, les chaînes, les opérateurs téléphoniques, les régions, l’avance sur recettes… tout le monde contribue à ce que l’on produise ces 270 films par an. » Pourquoi, au-delà du surfinancement, tant de gens font-ils des films ?, lui demandent ses intervieweurs, Bruno Icher et Béatrice Vallaeys. « A cause de nous, les festivals, les cinémathèques, les critiques , répond Toubiana : on a tellement dit que le cinéma – surtout en France – était merveilleux, que des milliers de jeunes veulent en faire. Il y a dans l’air quelque chose qui fait que, pour un jeune, il n’y a point de salut hors de la musique ou des films. Même si c’est avec un portable, pour le Web. La salle est devenue archaïque : c’est pour les vieux, on est débarqués, on n’est pas libres, on n’a pas le réseau de circulation, de connivences… La donne va changer, mais peut-être en bien. Audiovisuelle ou cinématographique, la production d’images va aller de plus en plus vers d’autres supports que la salle de cinéma. De bons limiers sauront détecter le talent, l’insolence, l’audace. Ils connaîtront les moyens d’accès, les codes, les clés. Un film ne suivra plus le protocole classique : je dépose un scénario à l’avance sur recettes, j’attends la décision, je me plains si je ne l’ai pas, je repasse à l’avance sur recettes, je l’obtiens au bout de quatre ans, je passe chez Canal , je souffre, je fais mon film avec peu d’argent, la convention collective me brime, j’espère aller à Cannes, je n’y vais pas, je suis déçu et je me plains et je me plains… » Tout ça pour réaliser quoi ? Des films « très timorés » , juge Toubiana. « Le cinéma se rabat sur le romanesque, des jeunes gens, des jeunes filles, le mariage, pas de mariage. Bref, sur le sociétal, le pire pour moi . Le cinéma, c’est un art ou un spectacle et parfois les deux, mais pas une sociologie. » Si vous voulez déposer un scénario à l’avance sur recettes, vous êtes prévenus… Dans ce paysage navrant autant que mouvant, l’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma considère tout de même que « quelque chose reste intangible : il faut que quiconque crée une œuvre puisse à un moment être repéré, indexé, pointé. C’est vrai en tout art. Vous ne pouvez pas créer si vous ne rencontrez pas quelqu’un qui vous dise : j’ai vu ce que vous voulez que je voie. Et ça, quel que soit le support, la nature des images. » Ce qui laisse encore quelque espoir de longévité à la critique de cinéma, c’est déjà ça !

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