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De la diversité culturelle au darwinisme cinématographique

5 min

C’est une lettre ouverte, d’un cinéaste à une ministre, qu’a publiée Libération dans ses pages Rebonds. Le cinéaste, c’est le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, la ministre, celle de la Culture, Aurélie Filippetti. “Madame la ministre , écrit-il, Le 23 avril, un décret a mis en place l’Aide aux cinémas du monde. Il s’agit d’une fusion du Fonds Sud et de l’Aide aux films en langue étrangère. Jusque-là, l’un et l’autre avaient leur propre spécificité : le Fonds Sud apportait un soutien non négligeable aux cinématographies des pays du Sud (Afrique, Amérique latine, Asie et certains pays d’Europe de l’Est) l’Aide aux films en langue étrangère était, elle, axée sur les films européens. A la place du Fonds Sud, qui était une aide destinée aux auteurs et à la création cinématographique, on a désormais un nouveau dispositif « dédié à la coproduction internationale ». Un virage inédit dans la politique française d’aide au développement des cinémas du monde.

Je ne doute pas des bonnes intentions qui ont motivé la création de l’Aide aux cinémas du monde , assure l’auteur d’Un homme qui crie . Elle a pour objectif de soutenir les cinéastes du monde entier. C’est une bonne chose. Mais quelle sera la place accordée aux cinématographies du Sud dans cette nouvelle configuration ? Car, selon les textes, les bénéficiaires de cette aide peuvent avoir droit à un montant équivalent à 50% ou 80%, selon les cas, de la part française. Autrement dit, plus un projet a un apport français important (part du producteur français, minimum garanti distributeur et vendeur, télévision française, etc.), plus l’aide accordée sera importante. En revanche, les petites productions, dont la part française est faible, seront pénalisées…

Ce n’était pas grave avec le Fonds Sud : il octroyait sa subvention sans tenir compte de la part française, il était même considéré par de nombreux professionnels comme un label de qualité permettant d’accéder à d’autres sources de financement. Avec l’Aide aux cinémas du monde, on privilégie désormais les projets dont l’apport français est important. C’est en quelque sorte une prime aux films bien financés. Or, c’est connu, dans leur très grande majorité, les films fragiles n’ont pas de minimum garanti distributeur et vendeur France, ils ne bénéficient que très rarement, voire pas du tout, du soutien d’une télévision française. En conséquence, la petite part du coproducteur français ne leur rapportera que des miettes. Il est évident que ce nouveau dispositif dessine en creux la fin de l’épanouissement des voix singulières, audacieuses venues des pays du Sud, la fin d’une forme d’équité. La plupart des projets du Sud auront un apport moins important que les films du Nord, déjà largement soutenus dans leurs pays respectifs ou par les fonds européens…

Avec le Fonds Sud, les critères d’éligibilité offraient l’opportunité aux créateurs talentueux mais ne bénéficiant que d’un soutien marginal dans leur propre pays, de faire entendre leur voix, de faire partager au reste du monde leurs regards, leurs réalités… Dans cette nouvelle configuration, des auteurs aussi exigeants que Lisandro Alonso (Argentine), Ghassan Salhab (Liban), Tarik Teguia (Algérie), Paz Encina (Paraguay) ou d’autres, se trouveront systématiquement marginalisés, condamnés au low budget. Ce serait injuste. Depuis plus de vingt-cinq ans, le Fonds Sud a permis de révéler ou d’accompagner des auteurs originaires de pays dont les cinématographies nationales sont fragiles, voire inexistantes. Des auteurs dont certains sont devenus des voix majeures dans leur pays et dans le monde. Le Malien Souleymane Cissé, mais aussi le Cambodgien Rithy Panh l’Argentine Lucrecia Martel, mais aussi le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul ( Oncle Boonmee, palme d’or à Cannes en 2010) Aida Beijic (Bosnie), mais aussi Merzak Allouache (Algérie), qui vient d’obtenir le prix Europa-Distribution pour son nouveau film, Le Repenti, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes l’Argentin Pablo Trapero, mais aussi la Tunisienne Moufida Tlatli sont, entre autres, des talents dont l’émergence fut liée aux soutiens du Fonds Sud. Cette année, sept films, financés par ce Fonds, étaient présentés à Cannes, toutes sections confondues, dont Post Tenebras Lux, du Mexicain Carlos Reygadas (prix de la mise en scène). Au total, plus de 500 films ont été soutenus par ce dispositif qui a largement contribué au rayonnement de la France à l’étranger. J’ai eu l’honneur , précise Mahamat-Saleh Haroun, non seulement de le présider, mais aussi d’en être plusieurs fois l’heureux bénéficiaire… Grâce au soutien du Fonds Sud, j’ai pu réaliser des films dont l’écho international a fait prendre conscience de l’importance de la place du cinéma aux autorités tchadiennes. Depuis, elles ont rénové une salle de cinéma, le Normandie, inaugurée en janvier 2011 à N’Djamena – cela faisait plus de trois décennies qu’il n’y avait plus de salle de cinéma au Tchad. Aujourd’hui, l’Etat finance la création d’une école de cinéma dont l’ouverture est prévue pour 2014. Enfin, le Parlement a voté une loi instaurant une redevance sur les communications téléphoniques portables afin d’alimenter un fonds pour la production cinématographique et audiovisuelle. Autant dire que l’aide du Fonds Sud a été structurante pour mon pays. Je mets cela bien volontiers au crédit d’une politique culturelle française volontariste, qui a toujours sur privilégier la diversité cinématographique et ainsi contribuer à rétablir un équilibre.

Madame la ministre, vous n’êtes certes pas responsable de la mise en place de ce fonds, antérieure à votre arrivée à la tête du ministère de la Culture. Cependant, vous êtes – par la force des choses – désormais comptable de ce qui, pour moi, marque un tournant idéologique important dans la politique culturelle de la France. Il est essentiel que le nouveau dispositif soit réexaminé et qu’on y injecte un peu plus de justice et d’équité en tenant compte de la réalité cinématographique de l’ensemble des pays auxquels ce soutien est destiné.

Autrement, plusieurs cinématographies fragiles sont vouées à la disparition. Et la diversité culturelle, tant vantée par la France, se verra remplacée par un darwinisme cinématographique…“

Je ne manquerai pas de vous signaler, bien entendu, la réponse, s’il y en a une, d’Aurélie Filippetti à cette lettre de Mahamat-Saleh Haroun…

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