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De la liberté de dire aux autres ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre

5 min

Un musée suédois expose de vrais mendiants. Pendant ce temps, en France, des centres d'art s'autocensurent...
« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux autres ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » Ces propos de George Orwell ont été cités par les élèves de l’ENA, « fortement marqués par les attentats récents » , qui ont décidé mi-janvier, nous apprend Libération , de nommer leur promotion 2015-2016 d’après l’écrivain anglais. La liberté, ce peut-être aussi de montrer ce qu’on n’a pas envie de voir. Poser comme « œuvres d'art » ! Voilà l'emploi que le musée des Beaux-Arts de Malmö situé en Suède a offert à deux mendiants , nous apprend Alicia Paulet sur lefigaro.fr. Avec ce travail plutôt original (payé quelque 15 euros de l’heure), le jeune couple a ainsi quadruplé son revenu journalier en posant deux heures par jour pour le musée. […] Luca Lacatus, charpentier de 28 ans, a déclaré que « ça vaut mieux que d'être dans la rue. Dehors, il fait froid et les gens ne sont pas aussi sympas qu'ici. Et il n'y a pas besoin de parler beaucoup ». Avant d'ajouter : « Les gens ici se sentent plus désolés pour nous que ceux dans la rue ». […] Pour voir cette œuvre, les visiteurs doivent traverser un couloir sombre dans lequel des écrans indiquent « Aujourd'hui, vous n'êtes pas obligé de donner ».

« La pauvreté était si près. Ça m'a gênée. » Les deux Roumains sont assis en silence dans des coins opposés d'une salle quasi vide à la lumière tamisée. Le mur est tapissé de quelques coupures de journaux relatant des problèmes sociaux. On entend en fond sonore, une musique douce. Pour Anders Carlsson, directeur artistique de l'Institut, le but est de provoquer un questionnement sur l'attitude face aux mendiants, rares avant l'afflux de Roms de ces dernières années. L'arrivée des nombreux immigrants dans le pays scandinave s'est accompagnée d'une percée des Démocrates de Suède (SD), un parti anti-immigration. « En tant qu'artiste, je peux offrir un espace où les gens peuvent rechercher pourquoi ils tolèrent autant ces injustices qui enfreignent en fait leur propre morale », explique-t-il. Une mise en scène qui déroute la majorité des visiteurs. Beaucoup ne restent en moyenne qu'une poignée de secondes dans la salle. « On se sent un peu mal à l'aise. Je n'ai pas réussi à me concentrer quand j'étais dans la salle », a avoué l'un d'entre eux. « La pauvreté était si près. Ça m'a gênée », a déclaré une autre visiteuse. […] D'autres ont estimé que le visiteur n'apprenait rien sur les questions que pose la difficulté pour ces citoyens de l'UE d'accéder à un logement décent et un travail. « L'exposition n'est pas sur leur vie ou la façon dont ils ressentent la pauvreté et la misère, elle est sur la manière dont nous ressentons la mendicité », a déploré Aaron Israelson, rédacteur en chef d'un magazine vendu par des sans-abri.”

Salman Rushdie ne peut pas dormir tranquille Qu’on aime ou pas, on saura gré au musée de ne pas s’être autocensuré, ce qui est la grande tendance en France. On avait parlé ici du fiasco de l’exposition « Femina » à Clichy-La Garenne. Ces dernières semaines, constate Emmanuelle Jardonnet sur lemonde.fr, une série de censures émanant de centres d’art ont pu mettre en lumière des tentatives d’évitement de sujets sensibles. Dans chacun des cas, des œuvres engagées et dérangeantes, tirant leur force plastique de leur capacité à questionner la société, ont été écartées avant même d’être présentées au public, car susceptibles de provoquer des tensions, alors même qu’elles avaient toutes préalablement été sélectionnées par ces mêmes structures. Haut du formulaireBas du formulaire Le Monde Afrique révélait, le 23 février, que la Villa Tamaris, centre d’art de La-Seyne-sur-Mer, avait décidé de ne pas exposer une œuvre de l’artiste marocain Mounir Fatmi, qu’elle avait pourtant retenue pour son exposition « C’est la nuit ! », programmée pour le mois de juin. Entre novembre 2014, moment où la Villa Tamaris a contacté l’artiste, et le 10 février, jour où le centre d’art décide de renoncer à sa vidéo, il y avait eu la tuerie de Charlie Hebdo. Or, Sleep (Al Naim), longue vidéo inspirée du film d’Andy Warhol Sleep, représente un dormeur modélisé d’après les traits de l’écrivain Salman Rushdie. Depuis qu’une fatwa de mort a été lancée contre lui, en 1989, l’auteur des Versets sataniques, traqué et vivant sous haute protection, est devenu tant une cible des islamistes qu’un symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’extrémisme.

Qu'est-ce qu’on va finir par montrer dans les Centres d’art, si l’on écarte les artistes qui travaillent sur le corps, sur la politique, sur la société ou sur la religion ? « Dans le contexte actuel, [la présence de cette œuvre serait] susceptible de susciter des incompréhensions et des manipulations qui nous entraîneraient dans des polémiques stériles et dangereuses »*, a écrit le directeur du centre d’art à l’artiste, cité par Télérama, pour expliquer sa décision. Pour Robert Bonnacorsi, l’exposition se veut hors de tout débat : « C’est une dérive poétique autour de la nuit sans lien avec l’actualité. »« Je me demande aussi ce qu’on va finir par montrer dans les Centres d’art si l’on écarte les artistes qui travaillent sur le corps, sur la politique, sur la société ou sur la religion, privant ainsi le public de sujets essentiels à la compréhension de notre monde », a déclaré Mounir Fatmi à l’hebdomadaire. A travers cette censure, l’artiste est troublé d’être, en tant que victime, celui que l’on pointe du doigt, le coupable : « J’ai eu le sentiment d'être poussé à me demander si je ne l'avais pas cherché. ».” Quoi qu’il en soit, note Michel Guerrin dans sa chronique du Monde, “c’est [bien] en France que l’interdit monte , le pays en pointe en matière de liberté d’expression, notamment sur la religion. Si en pointe qu’il est isolé. Lâcher sur cette question, c’est envoyer un signe terrible aux créateurs du monde arabo-musulman, où le simple fait d’égratigner la religion, voire de dire qu’on est athée, peut mener en prison.” Un bon sujet de réflexion pour la promotion George Orwell* de l’ENA…

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