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De l'art de la lutte des classes

5 min

Je vous parlais hier, dans cette revue de presse, d’une des explications données par le journal Libération au succès du film "Intouchables", à savoir le fantasme d’une abolition de la lutte des classes. Dans le monde réel, ladite lutte des classes continue de plus belle, dans les champs les plus divers, voire les plus inattendus, comme celui de l’art contemporain, comme l’a constatée l’envoyée spéciale du Monde à Tel-Aviv, Emmanuelle LEQUEUX, qui venait couvrir l’inauguration de l’extension du Musée israélien. « De l’art de la lutte des classes… , commence son article. D’un côté de la barrière, des centaines de notables : ils célèbrent l’inauguration, dimanche 30 octobre, de la nouvelle aile du Musée de Tel-Aviv, qui a reçu les noms d’Herta et Paul AMIR, généreux donateurs californiens, et se consacre entièrement à l’art israélien. De l’autre, interdits d’entrée, une vingtaine d’artistes protestent contre l’événement, « symbole des failles de la politique culturelle » de l’Etat d’Israël.

D’un côté, un bâtiment qui a couté près de 40 millions d’euros et s’avère élégamment efficace, sans relever du coup d’éclat. De l’autre, des « indignés » qui rappellent que « le ministre de la culture dispose de 0,15% du budget national, somme sur laquelle seuls 5,9% sont réservés aux arts plastiques, et que les plasticiens sont ici les seuls à ne jamais être payés dans le monde de l’art ». Rassemblés par le syndicat d’artistes majoritaire, fort d’un millier d’encartés, ces jeunes gens insistent aussi sur le fait que « jamais ils n’auront leur place dans ces salles d’exposition, les conservateurs du Musée de Tel-Aviv étant les mêmes depuis trente ans, toujours aussi peu attentifs à la création contemporaine ». Pour preuve, c’est le maître allemand Anselm KIEFER qui inaugure les nouveaux espaces.

On le comprend , poursuit Emmanuelle LEQUEUX, le rapport de force est déséquilibré : les « indignés » n’empêcheront en rien la fête de battre son plein. Mais ce conflit en dit long sur la scène artistique israélienne, qui subit les ondes de choc du mouvement social éveillé cet été dans le pays. Comme symbole, ce nouveau musée tombe à pic pour donner de l’eau au moulin des « dominés » de l’art, qui n’ont guère de lieux où exposer.

« Le Musée de Tel-Aviv construit une narration très officielle de l’art israélien, comme si nous étions le centre du monde, regrette ainsi Ory DESSAU, jeune commissaire d’exposition. Notre génération veut renouveler ce discours. S’inscrire dans le contexte de la globalisation, et non seulement dans le local. » Avec son accrochage classique, qui met à l’honneur les pionniers du modernisme à l’israélienne, le Musée de Tel-Aviv montre selon lui « l’art comme un résultat de l’histoire. Il a un point de vue illustratif, parfois héroïque. Nous voulons au contraire défendre un point de vue plus séculier, et européen, offrir des narrations alternatives pour combattre cet endoctrinement très fort, et surtout réfléchir à ce que signifie être israélien, plutôt que ce que signifie être juif, en prenant en compte dans nos analyses ces Arabes et ces travailleurs étrangers qui composent eux aussi notre pays ». Ory DESSAU en est conscient, le chemin sera long. Si le jeune art israélien est depuis quelques années marqué par les enjeux politiques locaux, notamment le motif des territoires occupés, c’est selon lui « trop facile. L’art doit aller au-delà du discours des journaux, et pour l’instant ce n’est guère le cas : si ces artistes que l’on dit « politiques » étaient si critiques, ils n’auraient pas un tel succès, affirme-t-il, mordant. La meilleure œuvre d’art qui ait été produite ici ces deux dernières années, ce sont les manifestations des « indignés » ». Plus loin dans son article, Emmanuelle LEQUEUX précise qu’il a fallu « dix ans pour réunir les fonds nécessaires à la construction des 19 000 m2 de l’extension du Musée de Tel-Aviv, signe du peu d’engagement de l’Etat pour la culture, en un pays où les donations de grandes collections pallient les budgets quasi nuls des musées. »

Non plus à Tel-Aviv, mais à New York, un autre envoyé spécial du Monde a pu constater que la lutte des classes s’y portait tout aussi bien. « Ils ont dû être bien contents, écrit Harry BELLET, les manutentionnaires grévistes de Sotheby’s qui manifestaient le 9 novembre devant le siège de la maison de ventes, un bel immeuble de verre de York Avenue, dans l’Upper East Side, à Manhattan, d’apprendre qu’à peine une heure après qu’ils eurent accueilli les visiteurs aux cris de « honte à vous, vous ne le méritez pas », ceux-ci avaient dépensé un peu plus de 315 millions de dollars dans leurs emplettes d’œuvres d’art contemporain. 74,3 millions de dollars pour huit œuvres de Gerhard RICHTER, 61,7 millions pour une seule de Clyfford STILL, voilà de quoi donner à penser à ces salauds de pauvres qui, depuis le 29 juillet, persistent – on ne sait pourquoi – à réclamer une augmentation… Ils étaient soutenus, le 9 novembre, par des manifestants du mouvement Occupy Wall Street. Wall Street qui venait le jour même de décrocher de plus de 3%, ce qui n’a pas entamé le moral des acheteurs. Et celui des vendeurs encore moins : l’heureux homme qui a cédé un tableau de Joan MITCHELL pour 9,3 millions de dollars l’avait acquis en 2007 pour 3,2 millions. En trois jours, les ventes d’art contemporain de New York ont généré 635 millions de dollars de chiffre d’affaire. Soit 467 millions d’euros, c’est-à-dire plus d’un siècle du budget d’acquisitions du Centre Pompidou , a calculé le critique du Monde . En y ajoutant les ventes d’art impressionniste et moderne de la semaine précédente, on flirte avec le milliard de dollars.

Les journaux américains n’ont pas manqué de faire la comparaison entre le triste état de la Bourse et l’insolente santé du marché de l’art. Traditionnellement, la chute de l’une entraînait celle de l’autre. C’est fini. Un symbole ? Spiderman, l’homme-araignée, est venu gesticuler pour promouvoir l’araignée de Louise BOURGEOIS que vendait Christie’s. A Broadway, le spectacle "Spiderman" est un bide. L’araignée de BOURGEOIS a, elle, établi un record à 10,7 millions de dollars, deux fois son estimation. Le marché de l’art, c’est mieux que Wall Street, et mieux que Broadway. »

Salauds de pauvres qui nous écoutez, suivez le conseil d’Harry BELLET : achetez de l’art !

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