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De l'art pour tous au même art pour tous ?

5 min

(Par Claire Mayot)

Avec deux millions de visiteurs en France, c’est un succès pour la 10ème édition de la nuit européenne des musées qui s’est achevée ce week-end. Mais la limite, c’est que cette manifestation n’a pas vraiment renouvelé les publics, déplore Jean-Michel Tobelem, le directeur de l’Institut d’étude et de recherche Option culture interrogé dans le Figaro. On le sait, dit-il, ceux qui la fréquentent sont issus des mêmes milieux sociaux qu’au début mais selon lui, il ne faut pas complètement désespérer : Les événements ne sont pas l’ennemi de la culture, ils sont en principe à son service. Il faut poursuivre ce mouvement initié dans les années 80 liant la culture à l’événementiel, parce qu’il contribue à faire des musées des lieux à la mode. Il en est un qui a cédé aux sirènes du modernisme, c’est le maire de Montpellier, Philippe Sorel qui a annoncé vendredi dernier l’abandon du projet de musée sur l’histoire de la France et de l’Algérie pour lui préférer la création d’un lieu dédié à l’art contemporain. Dans une lettre ouverte publiée sur le site Mediapart, l’historien Benjamin Stora dénonce un gâchis politique : cet ambitieux projet peut participer utilement à l’échelle nationale à un processus de réconciliation franco-algérien qui est aujourd’hui bien engagé » explique-t-il avant de pointer également un gâchis intellectuel : « tout un travail a été fait depuis plus de deux ans pour élargir la problématique initiale du musée, limitée à un cadre mémoriel étroit et lui donner une ampleur susceptible de toucher toutes les mémoires associées à l’histoire des relations entre l’Algérie et la France. Le projet réalisé et largement avancé à ce jour présente les qualités de rigueur scientifiques d’innovations et d’ouverture requises pour une présentation publique et dynamique de l’histoire contemporaine, apte à dépasser les débats mémoriels qui travaillent notre société. Des qualités qui manqueraient au musée du 11 septembre à New York inauguré la semaine dernière par Barack Obama. Un endroit qui vise à mêler mémoire, pédagogie et émotion. Une gageure source de polémiques sur la vocation d’un musée inédit, à qui certains reprochent le mélange des genres, apprend-on sur le Monde.fr. L’exposition, tarifée 24 dollar, comprend en effet des restes humains de victimes toujours non identifiées, tout en proposant des T shirts et des souvenirs. Un mercantilisme qui côtoie les témoignages sonores des victimes laissés quelques minutes avant leur disparition sur des répondeurs, appels désespérés à leurs proches qui tournent en boucle …Si vous êtes à New-York , préférez Soulages : une exposition lui est consacrée sur Madison Avenue tandis que le musée qui porte son nom sera inauguré le 30 mai à Rodez, pour accueillir l’une des plus importantes donations jamais faites en France par un artiste vivant nous rappelle Christophe Ono Dit Biot dans le Point. Le journaliste en a profité pour interroger le peintre sur la définition donnée à son outrenoir, celle d’un noir lumière. ET Pierre Soulages de préciser: « cette expression, je l’ai acceptée mais en réalité elle m’a toujours agacé. C’est une définition optique. … Or pour moi, comme Outre Rhin ou Outre Manche, l’outrenoir c’est un autre monde, où vous emmène la réflexion de la lumière par la surface du noir, qui est la plus grande absence de lumière … Quant à sa cote vertigineuse sur le marché de l’art, il en fait uniquement un phénoménal social : « Si le désir s’empare d’un groupe social de posséder une de vos toiles, et si ce groupe est fortuné, alors la compétition se passe entre gens fortunés et les prix seront hauts. Et si ce groupe est encore plus fortuné les prix seront encore plus hauts. La preuve du côté de l’Asie où s’est tenue la semaine dernière la deuxième édition de la Foire Art Basel Hong Kong, une manifestation qui suscite de nombreux commentaires dans vos quotidiens …L’objectif des organisateurs, désormais confirmé est de faire de l’événement le rendez-vous de référence de cette partie du monde, rappelle Judith Benhamou Huet dans les Echo. Le directeur de la foire, interrogé par la journaliste, confirme « nous attirons désormais des amateurs ouverts à l’international en provenance de Pékin et Shanghaï mais aussi de grandes villes très prospères dont on parle moins comme Hangzhou ou Guangzhou. Mais contrairement à l’idée qu’on se fait du nouvel eldorado chinois, tempère la journaliste, les collectionneurs sont encore peu nombreux dans l’ancien empire du milieu. Pour se faire comprendre des chinois, autant s’exprimer dans leur langue L’américaine Jenny Holzer a fait traduire en mandarin les textes de ses fameuses bandes lumineuses. Sur un banc en marbre, elle a gravé. « L’argent crée le goût » nous apprend Roxana Azimi dans le Monde avant de s’interroger mais quel est-il ce goût que les exposants d’Art Basel HongKong viennent flatter ? « Au début, les collectionneurs chinois ne s’intéressaient qu’à la peinture réaliste, figurative. Depuis 3 ans, ils s’ouvrent à l’art occidental, répond la journaliste.

Un constat que fait également amèrement Philippe Dagen dans le Monde : l’art et son commerce sont entrés à leur tour dans le régime du capitalisme mondialisé et médiatisé. L’émergence de puissances économiques suscite l’installation sur place de succursales des majors du marché de l’art, comme celles des boutiques de grands couturiers et d’automobiles de luxe, écrit le journaliste. D’une foire à l’autre se diffuse des produits artistiques, les mêmes partout, à quelques adaptations culturelles près. D’aucuns optimistes avaient cru que la mondialisation de l’art permettrait l’apparition d’inconnus et un accroissement de la diversité. Pour l’heure, ajoute-t-il, c’est l’inverse : une uniformisation. Uniformisation par le luxe sans doute mais uniformisation quand même.

On laissera le dernier mot à l’artiste, Pierre Soulages qui oppose aux marchés de l’art, cette réflexion : Le vertige n’est pas là. Le vertige, il est devant les gouffres de notre ignorance, de cet inconnu devant lequel les grands scientifiques butent encore …

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