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De quoi Gangnam Style est-il le nom ?

7 min

Après les premiers papiers s’amusant dans la presse de l’apparition du phénomène Gangnam Style , puis l’effarement devant le succès de l’hymne régressif planétaire de Psy, sa célèbre « danse du cavalier » à laquelle se sont pliés aussi bien le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, que le premier ministre britannique, David Cameron, ou encore le patron de Google, Eric Schmidt, et le désormais dépassé milliard de « vues » sur YouTube, voici venu le temps très sérieux de l’analyse. Témoin, ce point de vue publié dans Le Monde par Emmanuel Poncet, rédacteur en chef du magazine GQ et auteur du livre Eloge des tubes, de Maurice Ravel à David Guetta , publié aux Editions Nil, sur ce morceau qui, écrit-il, “semble, de prime abord, aussi kitsch et consternant qu’une « danse des canards » pour village vacances global . A première vue seulement. Car on aurait tort de [le] traiter par le seul mépris.

“D’abord , considère-t-il, l’anecdotique Gangnam Style met littéralement en musique le déplacement du centre de gravité culturel de l’Occident vers l’Asie. Le triomphe des valeurs adolescentes kawaii (« mignon », en japonais), portées ici par la K pop, la variété coréenne. Avec Psy, c’est tout le continent asiatique qui s’invite dans la danse de l’entertainment et du business de la pop, dominé jusque-là par le monde anglo-saxon. En dépassant le Canadien Justin Bieber sur l’indice YouTube, cette nouvelle unité de mesure d’audience globale, Psy propose une nouvelle « Corée graphie » (attention, jeu de mot !) des rapports de force culturels.

Il fait entrer en collision le son techno primaire des boites de nuit occidentales, popularisé entre autres par le DJ David Guetta, le style « bling » du hip-hop américain et la décomplexion consumériste des cohortes adolescentes asiatiques, fans de mangas et de jeux vidéos. Le président des Etats-Unis, Barack Obama lui-même, a bien été obligé d’accréditer ce symptôme inattendu du nouvel ordre culturel mondial. N’a-t-il pas crânement assuré sur une radio américaine qu’il était capable de danser sur Gangnam Style pour fêter sa réélection ? Celui qui a entonné en pleine campagne électorale Let’s Stay Together d’Al Green, ou la reprise de Sweet Home Chicago de Robert Johnson, a compris mieux que personne le pouvoir médiatique des « petites phrases » musicales, élevées au rang des « petites phrases » politiques.

En nous inoculant son étrange « virus du cheval fou », le chanteur Psy ritualise ironiquement ce choc inédit des civilisations pop. En revêtant dans son clip des costumes et des nœuds papillon clinquants, il ridiculise à la fois l’insatiable goût du continent asiatique pour le luxe et consacre l’émergence d’un nouveau dandysme de masse. Il rappelle son lointain cousin français, le chanteur Helmut Fritz, qui pourfendait dans son tube Ça m’énerve (2009) le style de vie arrogant des bobos parisiens habillés « en Zadig et Voltaire ».

Le succès de Gangnam Style, poursuit Emmanuel Poncet, permet aussi de vérifier, s’il en était besoin, le mystérieux pouvoir de ces « haunting melodies », pop ou classiques, savantes ou commerciales, ces « mélodies obstinées », que le psychanalyste Theodor Reik théorisait dès 1925. Si nous succombons, en effet, à un « ver d’oreille » comme Gangnam Style, c’est parce qu’il nous ramène à un délicieux stade infantile, bien repéré ces dernières années par des psychanalystes, philosophes et neurologues – Philippe Grimbert, Peter Szendy ou Oliver Sacks notamment. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le titre analysé ici soit interprété par un chanteur qui s’autobaptise… Psy !

Telle une mélodie infantile, Gangnam Style réactive nos pulsions langagières et corporelles primaires, faites d’onomatopées enfantines et de mouvements désordonnés. Les imprononçables exclamations « Gangnam Style », ou les « Oppa ! » qui scandent le titre, rejoignent la longue liste des refrains régressifs planétaires : le « gagaoulala » de Lady Gaga dans Bad Romance (2009) le « popopopopo » de Seven Nation Army (2003), ce titre rock des White Stripes devenu un hymne universel des stades de foot et fêtes étudiantes le Da da da du groupe Trio (1982), sans oublier leur ancêtre à tous, Da Doo Ron Ron des Crystals (1963), dont le génial producteur Phil Spector avait sciemment construit le succès autour d’un incompréhensible charabia enfantin. « N’oubliez pas, murmurait-il à l’oreille des musiciens pendant l’enregistrement, il faut que ça reste stupide, que ça reste stupide ! »

Bien souvent, enfin, la mécanique des tubes repose sur des danses ou des cris de guerre inconscients. Identifié par des universitaires britanniques, cet invariant historique de la pop se retrouve par exemple dans We Are the Champions de Queen, consacrée la chanson la plus accrocheuse de tous les temps. De même, quand nous dansons ou hurlons sur le titre de Psy, que nous soyons coréens ou chinois, américains ou français, c’est comme si nous lancions un cri de guerre inconscient contre la mondialisation cybermarchande. Tout contre évidemment. Un « banzai ! » enfantin. Un « à l’attaque ! » récréatif, et donc paradoxal.

Plutôt que de subir froidement, conclut le rédacteur en chef du magazine GQ dans son point de vue publié dans Le Monde, nous nous laissons emporter dans cette nouvelle (attention, jeu de mot bis ! Emmanuel Poncet ne s’en lasse pas) « Corée graphie » du capitalisme numérique. Nous ne sommes plus que satisfaction pulsionnelle immédiate, merveilleux état d’entrée dans le langage. Soumis, mais pas dupes. Nous abandonnons tout de même nos critères esthétiques, nos habitus d’adultes occidentaux normés, notre esprit critique. Corps, cœurs et cerveaux disponibles, mais joyeux. Idiots mais ironiques, nous exorcisons par la « danse du cavalier » une mondialisation dont nous ne serons plus jamais « The Champions ».”

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