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De quoi le gangsta rap est-il le nom ?

5 min

“On savait Barack Obama féru de hip-hop. Son homologue français, en revanche, s’était jusqu’ici montré plus réceptif aux bluettes jazzy de Michel Jonasz qu’aux raps outranciers de Jay-Z. Il faut croire , constate Aureliano Tonet dans Le Monde , que son récent voyage outre-Atlantique l’a, en la matière, dévergondé : François Hollande [a confié début mars] à un spécialiste du gangsta rap la préparation de ses prochains discours. […] Pierre-Yves Bocquet est un énarque de 40 ans. Depuis l’élection de M. Hollande, le haut fonctionnaire, décrit par ses collaborateurs comme « minutieux et méthodique », occupait un poste de chargé de mission pour la protection sociale à l’Elysée. Sous le pseudonyme de Pierre Evil, il menait, en parallèle, une carrière de journaliste musical, spécialisé dans le rap américain. A quelques exceptions près, ses collègues ignoraient tout de sa double vie. Dans les couloirs du pouvoir, ses bagues épaisses et brillantes ne laissaient pas d’intriguer. Dans les rédactions des journaux où il officiait, c’est son costard-cravate qui éveillait les imaginations. « Je me souviens d’un homme discret, très propre sur lui, évoque Cyril de Graeve, qui fut son rédacteur en chef pendant quatre ans, au sein du magazine Chronic’art. Il présentait à l’ancienne, petites lunettes et costume sans fantaisie, soit tout le contraire des articles qu’il écrivait dans nos pages. Je ne connaissais pas son vrai nom, il travaillait pour nous bénévolement, de façon sporadique. » […] Une ironie pour le moins grinçante , s’amuse le journaliste du Monde , veut que le français use du terme « nègre » pour désigner celui ou celle qui écrit dans l’ombre d’une personnalité publique. Ce mot, insultant dans sa forme anglaise de « nigger », Pierre Evil a montré comment les rappeurs noirs-américains se le sont réappropriés, pour en faire une arme politique. Avec érudition, il en a retracé l’histoire et la polysémie, dans ses chroniques de disques pour la presse, dans un documentaire pour Arte et dans deux livres fouillés ( Gangsta rap, chez Flammarion en 2005, et Detroit Sampler, à paraître chez Ollendorff et Desseins). « Selon moi, Pierre Evil fait partie des trois meilleurs critiques français de rap », estime le journaliste et musicien Fred Hanak, qui l’a côtoyé à Chronic’art. Fasciné par ce confrère « aussi secret que Batman, Banksy ou Kissinger », qu’il n’a jamais rencontré de visu, Fred Hanak en loue le style « hardcore » et subjectif, mâtiné d’une « approche politique et sociologique à la Bourdieu ». « Contrairement aux branchés de Libération ou des Inrockuptibles , poursuit le journaliste, Evil sait de quoi il parle, prend le temps de comprendre les paroles, ne fait jamais d’erreur, mêle les références avec maestria, ne caresse pas dans le sens du poil. Son talon d’Achille : il connaît très bien le rap américain, de la côte ouest notamment, mais se désintéresse totalement du rap français. C’est un peu le Jacques Chirac de la critique rap : vieille école, excellent en politique extérieure, déplorable en politique intérieure. » Et Le Monde de conclure en évoquant “son amour pour le groupe de hip-hop Dead Prez – ainsi nommé en référence aux « présidents morts » qui ornent les billets de banque américains.”

Et pourtant, les rappeurs français font tout pour être à la hauteur de leurs cousins gangsta américains, voir le dernier épisode du clash Booba contre Rohff, ainsi rapporté par Daniel Bernard dans Marianne : “Booba a traité Rohff de « sale pédale ». Rohff, direct, il ne pouvait pas laisser passer. Avec sa bande, il est entré dans la boutique de son rival, dans le quartier des Halles, à Paris, et là, paf, paf, coups de poing, coups de pied, coups de portable, il a remis les pendules à l’heure. Depuis, l’employé de Booba soigne ses blessures à l’hôpital, tandis que Rohff a été mis en examen pour violences volontaires en réunion et avec préméditation. Dans une vidéo diffusée sur iTélé, le prévenu apparaît guilleret dans la cour du palais de justice, serrant la pogne du policier qui l’escorte, juste avant de sauter dans le fourgon cellulaire qui doit le conduire à la prison de Fresnes. Dans un mois, lorsqu’il sortira du « shtar », tous les gamins lui envieront son beau bracelet électronique.

Les rappeurs n’ont pas inventé les concours de quéquettes , rappelle Marianne. Ni même les concours de quéquettes qui finissent mal. Au long cours, une compétition virile oppose ainsi Booba et Rohff, deux loulous joufflus qui ne s’exposent jamais au regard de leurs fans sans endosser leur panoplie de gros voyous très méchants. Cette rivalité théâtrale, jusqu’alors, ne passionnait que les auditeurs de Skyrock, la radio du rap, qui la commentait sur les réseaux sociaux à grande dose de « MDR » – « mort de rire ». Depuis que cette joute a viré au fait divers, dans l’après-midi du lundi de Pâques, les us et coutumes de la tribu sont décryptés sur toutes les ondes par des spécialistes mi-fascinés, mi-consternés. Aussitôt, la ministre de la Culture, arbitre des bonnes mœurs artistiques, s’en est mêlée. « Je condamne cette violence, a déclaré Aurélie Filippetti, avec gravité. Cela donne une image tout à fait caricaturale du rap, car le rap, ce n’est pas ça. » Voire. Par quel miracle le rap français, dans ses valeurs et ses mythes, pourrait-il échapper aux tendances sociologiques du pays ?” Et Daniel Bernard de raconter comment, “plus que dans les lettres, le génie de ces deux artistes est dans les chiffres. […] Rohff, dans L’Oseille : « Donne-moi le micro, j’en fais une pompe à fric. » Booba, dans Izi Money : « L’argent fait le bonheur, j’en reste convaincu. » « Entrés dans la vie active par un stage criminalité qui les a conduit en prison, ils sont rentrés dans le rang sans perdre leur pulsion de braqueurs », commente un avocat qui, pour le compte des rappeurs, négocie les contrats avec les maisons de disque.” Et c’est ainsi que le journaliste de Marianne décrypte le fait divers : “Se laisser traiter de « pédale » sur le Net n’est pas seulement une insulte, c’est un dénigrement de marque. Avec son coup de sang, Rohff n’a pas bêtement défendu son honneur : il a assuré ses futurs revenus.” Si Pierre Evil, pardon, Pierre-Yves Bocquet, croise Aurélie Filippetti à l’Elysée, il pourra lui expliquer deux ou trois choses sur ce que peut être le rap, surtout dans sa version gangsta !

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