LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Dédicaces tarifées et rappeur attaqué

6 min

“Pour lutter contre la crise du disque, chacun son amulette. Les musiciens français ont la Hadopi. Les musiciens congolais ont les mabanga, ces dédicaces tarifées , nous raconte Fabrice Pliskin dans Le Nouvel Observateur . Désormais, au Congo-Brazzaville et en République démocratique du Congo, les chansons tiennent lieu d’espaces publicitaires. Citer le nom d’une personnalité dans un morceau semble la principale source de revenus pour un artiste. Il vous en coûtera plus cher si votre nom est cité au début de la chanson ou si votre patronyme s’amplifie d’une avantageuse périphrase, ce que le chanteur JB Mpiana appelle le « kit complet ». Quand il ne consacre pas un titre entier à célébrer Claudia, la fille du président Denis Sassou-Nguesso, JB Mpiana rend hommage à Christel, le fils du même, « l’homme qui joue au Monopoly avec de vrais billets ». A moins qu’il ne surnomme son bienfaiteur, le diamantaire Cardoso Muamba, « Bill Gates ». Il faut bien vivre. A Kinshasa, où les diamantaires sont furieusement pop, Serge Kasanda, dit « Serkas », est ainsi rebaptisé « Serkas-FMI » ou « PDG Full », une façon de vanter sa solvabilité et sa Mercedes Kompressor qui flatule une note de musique chaque fois qu’on appuie sur la pédale de frein.

Dans les ritournelles de Koffi Olomidé, Papa Wemba, Werrason ou Roga-Roga, des hommes d’affaire, des officiers, des dictateurs ou des coiffeurs se voient glorieusement et poétiquement qualifiés d’ « empereur Hirohito », de « sauveur de l’humanité », de « Lenny Kravitz », de « petit mais costaud », de « Quai-d’Orsay », de « parfum de marque » ou encore, d’une façon plus sibylline, de « jaune d’œuf ». Certains, comme Félix Wazekwa, ne répugnent pas à vendre leurs dédicaces à deux adversaires politiques. La durée des chansons se dilate jusqu’à louanger 80 noms différents. Gymnastique onomastique non-stop. « J’ai compté 1 500 noms différents sur un disque de Werrason, affirme le producteur de disques Cyriaque Bassoka, Congolais de Paris. A 300 ou 500 euros la dédicace, faites le compte… » Les chanteurs les moins connus citent le bienfaiteur puis le croisent en discothèque, où le grand homme, comme pris d’ivresse à l’écoute de son nom, se frotte le ventre avec satisfaction et commence à prodiguer les biffetons. Avec un artiste de la dimension de Koffi Olomidé, la dédicace se commande en amont, et elle peut vous coûter 1 500 euros.

Maints Congolais réprouvent le « mabanga business » comme une forme de simonie. Une fallacieuse marchandisation de l’art des griots. Une faute de goût. Mabanga signifie, en lingala, « des pierres ». La pierre, valeur refuge. Celle qui fait du bruit quand elle tombe. Ou celle que le président Sassou-Nguesso possède à Paris : 24 biens immobiliers sur lesquels enquêtent deux juges d’instruction français“ , rappelle, pour conclure, le journaliste du Nouvel Observateur .

Tiens, puisqu’on parle de musique et de justice, c’est lundi dernier qu’Aurélien Cotentin – Orelsan à la scène – comparaissait devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. De nombreux journalistes y étaient, dont Patricia Jolly, pour le journal Le Monde . “A la suite d’une plainte de l’association Ni putes ni soumises, rappelle-t-elle, le rappeur de 29 ans originaire de Caen répondait de « provocation à la commission de crime et d’agression sexuelle » après la diffusion sur Internet, de 2006 à 2009, du clip illustrant Sale pute, une chanson écrite en 2004, jamais enregistrée ni jouée sur scène.

On y voit une jeune femme lisant un courriel de son petit ami qui la voue aux gémonies et la menace après avoir découvert qu’elle le trompe. Des propos violents – comme la promesse d’un avortement à l’Opinel – se mêlent à des « Je t’aime/J’ai la haine/J’ai trop souffert/Bébé », et se superposent à la logorrhée du jeune homme ivre d’alcool et de jalousie sur la plage ou dans sa baignoire. « Il s’agissait de montrer comment une émotion peut transformer un être humain en monstre, a expliqué l’artiste sacré deux fois aux Victoires de la musique en mars et venu avec sa compagne. Ce n’est pas quelque chose que je cautionne. C’est de la fiction, de l’hyperbole. Ce type a l’air assez ridicule. »

« Au-delà des insultes, il y a des menaces de violence, d’actes de torture », s’est émue la présidente, Marie Mongin. « Je ne pense pas les gens assez bêtes pour reproduire ce que dit une chanson, ou ceux-là sont dangereux à la base », a coupé Orelsan.

« Pour nous, cette chanson est l’apologie de la haine dont des femmes sont victimes tous les jours », s’est indignée Asma Guénifi, présidente de Ni putes ni soumises. « Des crimes horribles sont commis, mais ce n’est pas une raison pour interdire toute œuvre, sinon on ne fera plus que de la musique et des films bien-pensants, a rétorqué le chanteur. Guernica est un tableau horrible, pourtant Picasso a trouvé intéressant de le peindre. »

Pour Me Samia Megouche, conseil de Ni putes ni soumises, l’art ne justifie pas tout. « Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon, ça, ce n’est pas de la fiction », a-t-elle plaidé. La procureure Aurore Chauvelot ne l’a pas suivie. « On se trompe d’ennemi, a estimé la magistrate, convoquant Charles Baudelaire et Vladimir Nabokov, jugés scandaleux en leur temps. Les femmes ne sont pas victimes de propos. Vous n’êtes pas les juges du bon goût, de l’éthique ou de l’esthétique de ces vers, mais ceux de la liberté de l’expression artistique », a-t-elle rappelé au tribunal en requérant la relaxe.

Me Simon Tahar, avocat du rappeur, a dénoncé « un mauvais procès fait à la création ». Deux mineurs qui avaient téléchargé le clip pour le mettre sur un blog et un site ont été relaxés par le tribunal pour enfants. La juridiction a compris la chanson incriminée comme « un exutoire à la souffrance ». Jugement le 12 juin.“

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......