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Derrière les paillettes, le cinéma français.

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Je dois le confesser, cher Antoine, j’étais extrêmement envieuse de votre statut d’envoyé spécial de France Culture à Cannes mais pour me réconforter un ami m’a conseillé la lecture du témoignage d’Eric Neuhoff dans le Figaro Magazine "destiné à tous ceux qui, [comme moi], croient que les journalistes se la coulent douce sur la Croisette. La légende voudrait qu’ils consacrent leurs journées à caresser les starlettes de questions langoureuses, écrit Eric Neuhoff, à piquer une tête dans la grande bleue, à engloutir des baignoires de champagne, à sautiller de fêtes en parties. Il y a des éléments de vérité, dans ces clichés, concède-t-il, mais ils impliquent néanmoins d’avoir 20 ans, de ne pas être employé par un quotidien ou une radio… Vous espériez du glamour ? Vous aurez de l’humiliation à la pelle, écrit-il. Tâchez de ne pas vous prendre pour le François Chalais de Cinépanorama qui titillait les actrices avec sa voix si particulière. Vous n’êtes que la cinquième roue du carosse. Avant vous, il y a les mannequins, les speakers de télévision, les sportifs, les hommes politiques. Cannes est un cirque", écrit-il et les actrices des bêtes de foire …Pour s’en convaincre, il faut lire les commentaires subtiles et profonds du Parisien qui nous régale chaque jour de ses analyses modesques. Jugez plutôt: « Avec sa robe bustier pourpre largement fendue et son charmant minois, l’actrice américaine Blake Lively a réussi une montée des marches assez majestueuse. La sculpturale blonde s’est même fendue d’une brassée de sourires face aux photographes ». Nous voilà ravis….

Mais revenons un peu au cinéma, au vrai, et en cette semaine cannoise, outre les critiques des différents films et les anecdotes croustillantes à paillettes, ce sont les difficultés de ce secteur économique qu’ont pointé vos quotidiens et hebdomadaires.

Pierre Murat dans Télérama tire la sonnette d’alarme dans une tribune sur deux pages barrée horizontalement d’un Réveillez-vous !

L’injonction s’adresse aux "producteurs, distributeurs, décideurs, financiers de tout poil !Gagnez beaucoup de fric, perdez-en un peu mais prenez des risques : c’est votre métier après tout, c’est dans votre ADN !, écrit le journaliste. L’argent manque ? Eh bien, produisez moins mais produisez mieux ! De l’audace, de l’audace et encore de l’audace ! Redevenez, tous, les découvreurs, les pisteurs que vous devez être. Il est tout de même aberrant que dans la France d’aujourd’hui, n’importe qui-romancier, chanteur, animateur-puisse réaliser un film. N’importe qui, sauf certains cinéastes doués", dénonce-t-il.

"Alors que de jeunes talents, il en existe : Plein. Hadrien Bichet par exemple et son projet Appel d’Air. Classique. Joliment écrit. Pas très difficile à caster, commente le journaliste. Du cousu main. Mais l’un des héros est noir. Un comité d’écriture demande à l’auteur d’expliquer pourquoi le Black a immigré, d’aller tourner ces scènes explicatives – bien inutiles à l’intrigue- dans le pays d’origine du personnage. De faire du Ken Loach, en quelque sorte. Une célèbre comédienne, membre d’une commission de financement lui dit même : Votre black manque d’exotisme. L’opinion de cette sotte l’emporte. Le projet capote, peut-on lire toujours sous la plume de Pierre Murat dans Télérama. Et celui-ci de formuler un souhait : Ne pourrait-on pas les écarter, ces sots de ces innombrables comités Théodule où ils règnent en maîtres pour mieux ratiboiser l’intelligence, ôter à chaque projet les aspérités qui en font le prix, réduire le cinéma, en fait, à des œuvres aussi molles que les montres de Dali ?"

"Une paupérisation qui ne dit pas son nom" pour Marie José Sirach dans l’Humanité qui titre : "Cinéma Français, attention aux fissures dans l’édifice". "Le cinéma français est dans un drôle d’état", confirme-t-elle. Les films les mieux financés coûtent de plus en plus cher au point que parfois on se demande où va l’argent. Et cela, au détriment du reste de la production qui a de plus en plus de mal à trouver le financement nécessaire pour exister." Un financement assuré majoritairement par la télévision, confrontée à d’énormes bouleversements, écrit la journaliste : "les nouveaux opérateurs et nouveaux modes de diffusion des œuvres mettent à mal la chronologie des médias et donc le financement des films". Illustration bien sûr avec la sortie directement en ligne du film d’Abel Ferrara, Welcome to New York. A Cannes, où le fait a été projeté samedi soir, l’agitation médiatique était à son comble mais au-delà de ce coup de projecteur sans précédent, "le sujet divise les professionnels", peut-on lire dans le Monde qui pose cette question : le cinéma doit-il craindre la vidéo à la demande ? Pour la déléguée générale de la société civile des auteurs réalisateurs- producteurs, Florence Gastaud qui prend la parole dans le quotidien, « nous ne pouvons pas travailler comme nous le faisons depuis deux ans, à repenser profondément l’économie de notre secteur pour la rendre encore plus vertueuse, si nous ne nous interrogeons pas aussi sur la manière dont nous devons aujourd’hui diffuser nos œuvres pour qu’elles puissent êtres vues par le plus grand nombre. La sortie de Welcome to New York d’Abel Ferrara est une excellent de tentative de faire du cinéma autrement pour exposer un film de la diversité, ainsi qu’un exemple criant des dangers qui nous attendent si nous ne réformons pas nous-mêmes les choses : les acteurs du marché viendront imposer leur point de vue. La focale Netflix, Amazon, Google et Apple n’est d’ailleurs pas très loin". Toujours dans le Monde mais colonne de gauche, c’est le PDG des Editions Montparnasse, Renaud Delourme, qui enjoint la profession à soutenir l’exception culturelle française. Pour lui, "le film d’Abel Ferrara financé par les Américains échappe aux avantages français. Le risque de ce type d’action pirate, comme celui de vendre ses droits à NetFlix est bien de déstabiliser l’exception culturelle. Si la profession ne défend pas son système, pourquoi les autorités politiques, en France et en Europe, le défendraient-elles ? "interroge-t-il. Eclairage sans ambage de Marie José Sirach toujours dans l’Humanité : « On n’attend pas du Ministère de la culture qu’il se comporte comme un animateur de colonies de vacances et organise des tables rondes à n’en plus finir. Il est là aussi pour faire des synthèses, donner une expression claire et tangible de ce que devrait être l’intérêt général… »

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