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Des artistes qui se bignent la gueule

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“En décembre dernier, le compositeur et pianiste Karol Beffa, titulaire pour cette année de la chaire de création artistique au Collège de France, a invité Jérôme Ducros, autre pianiste compositeur, à prononcer une conférence. Et voilà que le scandale est arrivé , constate Jacques Drillon dans Le Nouvel Observateur . Beffa et Ducros sont les tenants de la tendance « néo » de la musique contemporaine : retour à la tonalité, à la mélodie, aux rythmes carrés. Selon eux, la musique s’est coupée de son public, elle est devenue ésotérique. Le grand fautif : Schoenberg, qui a pulvérisé au début du XXe siècle tout ce qui faisait les fondements de la musique. Un peu comme Picasso, Braque ou Gris ont fait exploser la perspective – et à la même époque. Les fanatiques, qui ont suivi Schoenberg jusque dans les années 1960, ont achevé l’œuvre de destruction, ont occupé un territoire désormais abandonné par les mélomanes moyens, et il convient de restaurer la « vraie musique ». Dans son intervention (visible sur le site du Collège), intitulée « L’atonalisme. Et après ? », Jérôme Ducros n’a pas hésité à pilonner non seulement Schoenberg, mais aussi Boulez, Stockhausen, Kurt á g. Il a montré que les œuvres atonales étaient interchangeables, ne pouvaient être datées il a glissé 79 fausses notes dans une page de Schoenberg, et personne ne les a entendues il a montré un petit film où le pianiste Maurizio Pollini écrase le clavier de ses bras, et tout le monde a souri. Il a multiplié les exemples, mettant les rieurs de son côté.

Ce que voyant, Pascal Dusapin, autre compositeur, mais du bord adverse, et qui fut lui-même un brillant titulaire de cette chaire de création artistique, prend la mouche. Sentiment d’être dépossédé ? trahi ? attaqué dans son excellence ? Ce musicien, sans doute un des plus doués de sa génération, écrit le 5 février à l’administrateur du Collège, le prix Nobel de physique Serge Haroche, pour dénoncer cette « pensée rudimentaire ». « Les principes multiséculaires, nobles et profonds, du Collège de France, écrit-il , ont été bafoués par une extrême incorrection intellectuelle qui a pris la forme d’un discours – non d’un cours – proféré avec une détermination sans nuance ni empathie avec son sujet mais seulement par le ressentiment. » Trois mois plus tard, il n’a toujours pas reçu de réponse. Serge Haroche, que [le Nouvel Obs] a contacté, confirme qu’il ne souhaite pas s’exprimer. « Il a dû prendre ça pour une histoire d’artistes qui se bignent la gueule, dit Dusapin. […] Il est vrai que c’est une histoire franco-française menée par des types qui sortent du Conservatoire. D’ailleurs, cette polémique n’existe ni en Allemagne, ni en Hollande, ni en Angleterre, ni en Italie, nulle part, bien qu’il y ait des "néo" partout. Nulle part on ne lutte ainsi pour des médailles, des postes, et cela depuis Berlioz. » Faute de réponse, et sur le conseil de Boulez, que l’intervention de Ducros a rendu furieux, il rend sa lettre publique. Facebook et Twitter s’emballent, les noms d’oiseau se croisent, les commentaires fusent, on se prend aux cheveux. " Et côté « bignage de gueule » entre compositeurs, on est servi. Réponse de Karol Beffa : " « Le texte de Dusapin ne dépasse pas le niveau d’un élève de terminale. La vérité, c’est que les gens de la génération de Dusapin et de Manoury se sentent dépassés. Les jeunes ne veulent pas écrire leur musique – et ne veulent pas non plus écrire celle de leurs grands-pères. Nous assistons aux derniers feux d’une avant-garde qui avançait par une audace convenue, et qui ne peut plus aller plus loin. » Faisant allusion au CV de Beffa (huit premiers prix au Conservatoire, premier à Normale-Sup, premier à l’agrégation, un doctorat, une licence, une maîtrise, on en passe), Dusapin dit de son côté : « C’est pas la peine d’être bardé de diplômes pour être bête à ce point. Ils oublient l’histoire, l’évolution. […] Ils disent que ces types ont tout cassé, qu’ils s’assoient le cul sur le piano, mais c’est incroyable ! C’est comme si on disait qu’Amélie Nothomb c’est plus marrant que Beckett ! Que voit-on à l’œuvre là-dedans ? Un affaissement de la culture, une haine profonde de la pensée. » […]

Il fallait que les bouléziens aussi réagissent (Dusapin n’est pas boulézien du tout). C’est à présent chose faite : Philippe Manoury, resté silencieux jusque-là, fourbissait ses armes. Commentaire vachard de Beffa : « Il a dû avoir honte de la nullité intellectuelle de la lettre de Dusapin, et il a voulu écrire quelque chose de plus structuré. » En effet, Manoury publie sur son blog une réponse à Ducros destinée à rester dans les annales de la rigueur, et sur le fond de l’affaire. Chaque argument y est pris un par un, et démonté impitoyablement, par quelques exemples musicaux. Pas de pulsation dans la musique contemporaine ? Vingt secondes de Boulez bien pulsées. Pas d’harmonie ? Autre coup de Boulez. Pas de mélodie ? Stockhausen. On ne peut plus prévoir ce qui arrive ? Voilà un Debussy qui n’était pas plus prévisible. Et ainsi de suite. Un jeu de massacre , pour Jacques Drillon. A la fin, l’attaque est féroce : selon lui, Ducros et les siens ne montrent que leur amertume ils ne sont pas poussés par un désir légitime de créer, ils veulent seulement « revenir au bercail », et reprendre un pouvoir qui leur a échappé.”

“Oublions un instant les enjeux de pouvoir , propose précisément Christian Merlin dans Le Figaro . Ceux qui, comme Beffa et Ducros, stigmatisent un dogmatisme du « style contemporain » unique doivent aller bien peu au concert : il n’y a jamais eu autant de diversité de styles ! […] Sclérosée, la musique contemporaine ? Elle n’a jamais été aussi foisonnante ! , estime le critique. Il y a de la place aujourd’hui pour toutes les esthétiques, y compris celles qui rassurent un public plus épris de repères familiers que d’aventure. On a le droit de faire comme si Boulez, Berio, Stockhausen, Xenakis ou Ligeti n’avaient pas existé. On a aussi le droit de considérer cette attitude comme un recul, révélateur d’une époque bien frileuse.”

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