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Des cadavres dans les placards du polar

5 min

C’est décidément le temps des rattrapages, pas seulement dans nos Disputes ou cette revue de presse, mais aussi dans l’édition, celle de polar en particulier.

“Rions un peu , proposait en octobre Jérôme Dupuis dans L’Express . En 1967 paraît dans la mythique Série Noire Un petit coup de main, très honnête roman d’espionnage sur fond de mur de Berlin, signée Ross Thomas. Page 123, deux agents américains se demandent comment les Soviétiques ont bien pu « retourner » leur collègue Cooky. « Il devaient connaître son terrible secret », dit l’un. Et l’autre de révéler, accablé : « Il était gai. » Gai ?! Quarante-cinq ans après, l’heure est venu de faire enfin l’ outing de cet agent double : qui sait, Cooky était peut-être un joyeux drille dans la vie, mais il était surtout… homosexuel, gay ! Ce qui explique mieux que le KGB ait eu prise sur lui… Et voilà comment une erreur de traduction sur une simple voyelle peut rendre un polar incompréhensible. On aurait tout aussi bien pu citer ce personnage du Chien ivre (chez Fayard), de James Crumley, qui se rend dans un « bar sans toit ». En VO, c’était un « topless bar », ce qui n’est pas tout à fait la même chose… Au-delà de la moquerie facile, ces exemples révèlent combien le polar a longtemps été le parent pauvre de la traduction en France. Les choses sont en train de changer , nous rassurait le critique de L’Express : cet automne, Rivages a décidé de retraduire intégralement deux joyaux de Jim Thompson ( L’assassin qui est en moi et L’Echappée, dont a été tiré le haletant Guet-apens de Sam Peckinpah, avec Steve McQueen et Ali MacGraw), tandis que les éditions Gallmeister reprennent dans de toutes nouvelles traductions la série délicieusement « bogartienne » du détective Lew Archer, signée du « classique » Ross Macdonald.

C’est peu dire que les nouveaux traducteurs sont tombés des nues en découvrant le travail de leurs prédécesseurs ! « J’ai calculé : dans la version Série Noire de L’assassin qui est en moi , parue en 1966, il manque 24% du texte original, qui ont été purement et simplement coupés !, révèle Jean-Paul Gratias, très respecté traducteur du Thompson (et accessoirement des derniers Ellroy). Les chapitres XVII et XXV ont disparu, comme nombre de monologues intérieurs du héros, qui font tout le sel du livre. » Il y aurait donc des cadavres dans les placards du polar ? « Le paradoxe, c’est que la Série Noire, qui nous a fait découvrir Chandler, Hammett et Himes, ne les traitait pas comme des auteurs à part entière ! », déplore François Guérif, fondateur de Rivages-Noir, collection qui édite nombre de cadors du genre. Pour comprendre, il nous faut faire un petit détour par la cave de Gallimard, où Marcel Duhamel fonda la Série Noire, en 1945. A l’époque, le polar est un roman de gare, vendu bon marché et qui doit tenir dans les fameux tourniquets des librairies. Résultat : il ne peut excéder 250 pages. Alors c’est très simple, si un Chandler est trop long, Duhamel, le patron, ordonne : « Supprimez tout ce qui est psychologique ! » Et c’est ainsi qu’un chef d’œuvre comme The Long Goodbye s’est trouvé amputé d’un tiers… [L’enquêteur de L’Express ] a retrouvé les exemplaires en anglais qui ont servi aux traducteurs de la Série Noire. Ils reposent depuis bientôt trente ans dans une réserve de la Bibliothèque des littératures policières (la Bilipo), à deux pas du Panthéon. Il faut bien le dire, les « coupables » ont parsemé d’indices la scène du crime : des pages entières, destinées à être coupées, sont barrées au feutre ! Parfois, pour éviter que les passages coupés ne rendent la suite de l’intrigue incompréhensible, on invente carrément un paragraphe de « raccord » ! Il y a eu pire. A l’époque d’Albert Simonin, l’argot de Pigalle tient le haut du pavé. Si, dans L’Introuvable, Hammett écrit : « C’était une jeune femme, vêtue d’un tailleur bleu », cela devient : « C’était une poulette, le châssis moulé dans un tailleur bleu. » Entre eux, les « polardeux » appellent cela une « traduction Arletty ». Jean-Paul Gratias a ainsi trouvé quelques perles dans L’assassin qui est en moi où, pour décrire la « plus belle croupe de l’ouest du Texas », la traductrice de l’époque parlait d’un « pétoulet sensass »… Les filles y sont des « souris », les avocats des « débardots » et faire scandale se dit « faire une rebecca du tonnerre ». Autre curiosité : la traduction française, parue en 1966, évoquait l’assassinat de Kennedy. Seul problème : Jim Thompson a publié ce roman en 1952, soit onze ans avant l’assassinat de Dallas ! Sur l’exemplaire en anglais de la Bilipo, une main a bien ajouté le nom de Kennedy, biffant au passage celui de McKinley, président assassiné en 1901… « Parfois, les changements sont même hallucinants, dit en souriant l’encyclopédiste Claude Mesplède, auteur des Années Série Noire. En 1951, la collection traduit Dead Weight , de Frank Kane, sous le titre d’Envoyé, c’est pesé ! L’histoire oppose de cruels Chinois rouges à de bons Chinois nationalistes. Exaspéré par cet anticommunisme primaire, le traducteur français fait des rouges les gentils et des nationalistes les méchants ! Il signe le tout du pseudonyme de Luc-Paul Dael, anagramme de Paul Claudel, avant de faire fuiter dans la presse que le très rigide auteur du Soulier de satin , ancien ambassadeur à Pékin, serait l’auteur de la traduction ! »

« Moi, ce qui me choque, ce n’est pas tant que Chandler et Westlake aient été mal traduits il y a cinquante ans, mais plutôt le fait que Folio Policier et 10/18 continuent à vendre ces parodies de traductions en 2012 ! », s’insurge François Guérif. « C’est vrai, reconnaît Julie Maillard, responsable de Folio Policier, nous n’avons pas les moyens de lancer de tels chantiers pour notre collection de poche. Mais, même si nous ne le claironnons pas, nous effectuons des toilettages, comme nous l’avons fait, en août, pour Tu me suivras dans la tombe , de James Hadley Chase. Quant à Hammett, nous reprenons en poche des traductions récentes, initialement réalisées pour la collection de prestige Quarto. » Il ne faut pas s’y tromper , conclut Jérôme Dupuis, qui n’est pas un cave : derrière ces querelles de puriste (parfaitement justifiées) se cachent aussi des intérêts éditoriaux (parfaitement concrets). En clair, certains accusent à demi-mots François Guérif et Rivages de brandir ces traductions tronquées pour « débaucher » des auteurs. Les nouvelles versions (excellentes, au demeurant) servent alors d’argument marketing. Nombreuses sont ainsi les stars de la Série Noire à être passées chez Rivages au fil des ans. Outre Thompson, citons Westlake, Elmore Leonard et même Ross Thomas, le créateur du très « gai » cookie. » Un vrai polar, on vous dit, avec cadavres, embrouilles et coups fourrés…

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