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Des effets pervers de la critique répétitive

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“Et si, pour une fois, on ne vous racontait pas des histoires d’artistes, mais de critiques ?” Cette proposition, c’est Christian Merlin qui la fait, dans Le Figaro . “Non pas en se tendant un miroir narcissique pour le plaisir de parler de soi , précise le critique musical, mais pour soulever une question dont les auditeurs ne se doutent pas toujours. Comment éviter l’effet grossissant d’une critique qui se répète ? Positive ou négative, la critique concernant le même artiste a des effets pervers : elle finit à un certain moment par passer pour du favoritisme ou de l’acharnement, bref le soupçon de parti pris n’est pas loin.

Les précautions sont connues : étymologiquement, critiquer veut dire évaluer, sous-peser, il s’agit donc inlassablement d’argumenter, d’analyser, afin d’éviter le « j’aime-j’aime pas » qui décrédibilise la critique en la faisant basculer du côté du jugement de goût. Mais même en respectant cet impératif, le rouleau compresseur de la répétition fait son œuvre nocive.

Dans le monde de la musique classique, la plupart des interprètes sont invités pour un concert par an : on échappe donc aisément au piège. Mais que faire lorsqu’il s’agit du directeur musical d’un de nos orchestres permanents, autrement dit d’un chef que l’on est amené à voir diriger une douzaine de fois par saison et qui est responsable de sa phalange ? Que faire lorsque le critique a des réserves de fond sur sa direction, qui se confirment d’un concert à l’autre ?”

Christian Merlin fait alors référence à une “chronique [qu’il a] récemment consacrée (c’était le 13 novembre) à l’intégrale des symphonies de Beethoven par Daniele Gatti et l’Orchestre national.” Il y écrivait notamment : “Au bout de cinq minutes, ce son compact, privé d’attaques nettes, ennuie : voici un Beethoven bourgeois et confortable, au tempo modéré, sans influx ni dynamique. La volonté de faire chanter les phrasés émousse les angles, la fameuse énergie beethovénienne qui doit empoigner jusqu’à l’ivresse laisse place à un parcours neutre et sans relief. Mais admettons que l’on puisse trouver du plaisir à ce Beethoven molto tranquillo. Reste la question de l’opportunité même de cette intégrale.

[…] On ne se lassera jamais de Beethoven, bien sûr , poursuivait-il plus loin. Mais quitte à le programmer, autant y défendre une vision forte et actuelle : s’appuyant sur les éditions les plus récentes, Paavo Järvi, Riccardo Chailly, Bernard Haitink ont montré ces trois dernières années des visages certes différents, mais unis par la recherche sur la clarté orchestrale, la vivacité du tempo, la nervosité des articulations. Un Beethoven jeune et dégraissé, qui fait paraître d’autant plus académique celui de Gatti. Se pose alors la terrible question : à quoi bon ?”

Ladite chronique, reprend donc Christian Merlin dans son papier autoréflexif du Figaro , “n’aurait pas déclenché les mêmes réactions houleuses si l’on s’était contenté de critiquer son interprétation de Beethoven. Mais elle venait après d’autres articles où l’on mettait en doute l’aptitude du chef à emmener l’orchestre sur les sommets d’où cette formation d’élite ne devrait jamais descendre. Et revoici le soupçon d’acharnement, voire d’attaque personnelle.

Nous avons connu des précédents , admet le critique musical, notre manque d’affinités avec la direction de Myung-Whun Chung au Philarmonique de Radio France et de Christoph Eschenbach à l’Orchestre de Paris étant connu. Dans chaque cas, on a fini par décider de ne plus aller à leurs concerts et de ne plus en rendre compte, précisément pour éviter le risque de systématisme. Suggestion déjà faite par les partisans des deux chefs : « Si vous n’aimez pas, pourquoi y allez-vous ? » Notre situation était plus aisée avec Kurt Masur, dont les concerts étaient tantôt exceptionnels, tantôt prosaïques, laissant la place à une critique nuancée. Ou avec Paavo Järvi, dont les interprétations ne sont pas toujours inoubliables, mais dont le travail de directeur musical est exemplaire et l’énergie communicative.

Les rapports entre la critique et le musicien le plus exposé de la ville ont toujours été délicats. Lorsque le grand chef tchèque Rafael Kubelik fut nommé à 36 ans à la tête de l’Orchestre symphonique de Chicago, en 1950, il n’y resta que trois ans, dévasté par les attaques systématiques de Claudia Cassidy, redoutable critique du Chicago Tribune. L’effet de loupe est, il est vrai, encore plus important dans une ville qui ne compte qu’un orchestre et ne dispose pas d’une presse aussi pluraliste qu’une grande capitale.

Mais on a vu récemment le chef Franz Welser-Möst, directeur musical de l’Orchestre de Cleveland, réclamer la tête de Donald Rosenberg, du Plain Dealer, sous prétexte qu’il exprimait constamment des jugements négatifs sur sa direction. Et l’obtenir, créant une jurisprudence qui a fait grand bruit dans la presse américaine, inquiète pour la liberté d’expression. Une telle chose fort heureusement serait radicalement impossible chez nous” , conclut avec une belle certitude le critique redouté, qui fait sans aucun doute sienne la devise de son journal, rappelons-la, cette célèbre phrase de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur. »

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