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Des gueules cassées sous le sapin

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Le Journal du Dimanche , qui faisait hier le point sur les quatre finalistes du Goncourt, estimait que “chacun posséd[ait] des atouts” , mais semblait surtout parier sur Arden , de Frédéric Verger, chez Gallimard, dans la mesure où il “s’inscrit dans la lignée des gros premiers romans lourds puisant dans l’Histoire, comme Les Bienveillantes (Gallimard, prix Goncourt 2006), de Jonathan Littell, et L’Art français de la guerre (Gallimard, prix Goncourt 2011), d’Alexis Jenni, particulièrement prisés par les membres du jury Goncourt.” L’analyse était assez juste, sauf que le « gros (faux) premier roman lourd puisant dans l’Histoire » sacré aujourd’hui au douzième tour par six voix contre quatre à celui, justement, de Frédéric Verger, c’est donc Au revoir là-haut , chez… Albin Michel. “Bonnes critiques, meilleures ventes, jurés littéraires séduits : c’est le triptyque rêvé des écrivains, Pierre Lemaitre l’a fait avec son roman Au revoir là-haut, écrivait déjà il y a un mois Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro . Dès le mois de juin, soit deux mois avant sa mise en place, on chuchotait déjà que le livre de Lemaitre sur deux rescapés de la Grande Guerre qui se lancent dans une arnaque aux monuments aux morts allait faire du bruit. A sa sortie, il n’a pas manqué de séduire les lecteurs. Habitué du rayon polar, Pierre Lemaitre a réussi son virage : le romancier se retrouv [ait] présent sur six sélections de prix littéraires, et pas des moindres. Il figurait [aussi] sur la première place du Palmarès des libraires établi chaque année par Livres Hebdo.” Lequel Livres Hebdo , à la veille du Goncourt, avait publié une enquête, dans laquelle il demandait à dix-sept critiques littéraires qui ils souhaitaient voire primer. Et c’est… Nue , de Philippe Toussaint, qui avait été plébiscité. “Précisons, pour être tout à fait complet, que les mêmes critiques pens [aient] que [ce serait] plutôt Lemaitre qui [aurait] le Goncourt par neuf voix et demie contre deux et demie. Pour notre part , précisait encore Thierry Gandillot dans les Echos , aux deux questions « Qui aura selon vous le Goncourt ? » et « Qui le mérite ? », nous avons répondu : Pierre Lemaitre. Mais la goncourologie n’est pas une science exacte…” Eh bien, parfois si, pour celui qui dès début septembre saluait ainsi le roman dans Les Echos : “Récit efficace, style impeccable, sens de l’humour et du tragique, c’est une réussite. De celles qui réconcilient la littérature populaire et la littérature tout court. De celles qui pourraient réconcilier le grand public avec le Goncourt.” “Chouchou de la rentrée, encensé par la critique et plébiscité par le public, Pierre Lemaitre a illuminé la scène littéraire française dès la sortie de son Au revoir là-haut. Le Goncourt n’a pas pu lui échapper… , note pour sa part Olivia Phélip sur Le Huffington Post, qui ne cache pas son enthousiasme : Pour une fois, il n’y eut pas beaucoup de débats [enfin, douze tours, tout de même]. Pour une fois, il y eut l’évidence, confirmée par la reconnaissance. Pour une fois, ce fut simple. Dès la sortie d’ Au revoir là-haut, la rumeur avait circulé comme une traînée de poudre : Pierre Lemaitre allait avoir le Goncourt il était le choc de la rentrée il était celui que l’édition attendait, idéal pour réconcilier les tenants de la lecture-plaisir et les amateurs de littérature construite au cordeau… […] Pierre Lemaitre pratique l’art du retournement pour le plus grand délice des lecteurs de romans dits noirs , estime encore Olivia Phélip ; un talent maintes fois couronné. Retournement ? Lorsque Pierre Lemaitre a décidé de viser la « grande littérature » avec Au revoir là-haut, il s’est livré à une jolie pirouette éditoriale sans savoir qu’il allait pulvériser sa cible au-delà de toute attente. Connu comme auteur de romans policiers, celui-ci est ainsi apparu comme un novice sur la scène des lettres classiques. Erreur grossière.” La contributrice du Huffington Post note enfin qu’“au jeu des répartitions entre maisons d’édition, il apparaissait qu’Albin Michel avait été le parent pauvre de ces dernières années à l’Académie Goncourt. Cela faisait dix ans qu’Albin attendait son tour (dernier auteur maison récompensé : Jacques-Pierre Amette, en 2003 pour La Maîtresse de Brecht). Les jurés se sont-ils dit qu’il était temps de faire un geste du côté de cet éditeur emblématique ? Dans la mesure où le livre s’imposait, cet argument venait comme la cerise sur le gâteau pour convaincre les indécis.”

Vous reprendrez encore un peu de critique dithyrambique ? François Busnel dans L’Express : “Quel choc ! Grand roman sur l’après-guerre de 14, grand roman sur la spirale qui mène du bien au mal, grand roman existentiel, Au revoir là-haut est un requiem sombre et brûlant que sert une écriture splendide, dure, efficace comme un coup de poing en pleine figure. […] Lisez ce livre démesuré, vous en sortirez médusé.” Bruno Frappatsalue dans La Croix “un roman fascinant, palpitant, impossible à résumer comme à imaginer, un roman de folie et d’amour où le bien et le mal se livrent une bataille de tranchées dans l’intelligence même du lecteur et dans son imaginaire.” S’il déplore tout de même “certains personnages secondaires caricaturaux et certaines scènes littéralement inimaginables” , c’est pour aussitôt ajouter : “Mais n’est-ce pas le propre de la littérature que d’imaginer ce à quoi nul esprit rationnel ne pourrait songer ?” Seule petite fausse note, il a fallu bien chercher : Grégoire Leménager, sur BibliObs . Pour lui “les ficelles sont très bien huilées, un peu trop sans doute, et l’ensemble aurait sans doute gagné à être resserré. On est à l’évidence assez loin ici des « tentatives nouvelles et hardies » qu’Edmond de Goncourt souhaitait voir récompensées dans son testament. Mais à quelques mois du centenaire du grand carnage, même si cet Au revoir là-haut n’a probablement pas la valeur littéraire de ses modèles, il n’est pas si désagréable de voir un gros roman populaire s’inscrire aussi explicitement dans la filiation de Barbusse, de Dorgelès et du magistral Sang noir de Guilloux. Vous savez ce que vous risquez de trouver au pied du sapin de Noël cette année.”

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