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Des kiwis sur ce sol où Œdipe a marché !

7 min

Je vous ai déjà parlé, dans cette revue de presse, des effets désastreux de la crise grecque sur le théâtre et le cinéma du pays. La littérature non plus n’est pas épargnée, comme a pu le constater l’envoyée spéciale du Monde , Florence Noiville. A Athènes, elle a rencontré Eva Karaitidi, qu’elle a trouvée “étonnamment zen, au milieu du marasme. La patronne des éditions Hestia – le Gallimard grec – n’ignore pourtant rien de la débâcle qui frappe autour d’elle le monde des livres et des idées. En deux ans, les tirages de l’édition grecque ont dévissé de 40%. Les librairies ferment les unes après les autres. Des éditeurs et non des moindres – Kastanyotis, Okeanida… – ont mis (provisoirement ?) la clé sous la porte. Les suppléments littéraires rétrécissent comme peau de chagrin ou bien s’éteignent, comme celui du quotidien Elefterotypia. Et même la vénérable maison Hestia, 127 ans, subit ce que subissent tous les éditeurs grecs aujourd’hui : « Les librairies ne payent plus, dit Eva Karaitidi. J’ai cessé de donner nos livres à la grande chaîne de librairies Elefteroudakis. Je me dis que si les libraires ne payent plus les éditeurs, autant offrir directement nos ouvrages aux lecteurs ! C’est ce que je fais d’ailleurs… Je passe mon temps à offrir des livres ! » Elle rit. « Cette crise aura au moins ça de bon : nous retrouvons le sens de la gratuité ! »

Comment fait-elle, Eva Karaitidi, pour garder ainsi le sens de l’humour (noir), cariatide impassible au milieu des décombres ? « Le yoga, souffle-t-elle. Comme beaucoup de mes compatriotes, je me suis mise au yoga… » Ce n’est pas une plaisanterie. A la foire du livre de Thessalonique, en mai, les manuels de yoga s’envolaient comme des petits pains. Ce sont les rares ouvrages qui résistent à la tempête – en dehors de ceux qui portent sur la crise tels que Katastroika, Debtocracy, Crisi-Survive ou Le Capitalisme stupide « Au-delà du yoga, ce que cherchent les Grecs, c’est un autre point de vue sur le monde », explique Thalia Prassa, dont la jeune maison d’édition, Garuda, est spécialisée dans le yoga et la spiritualité. L’Eglise orthodoxe en a froid dans le dos. Et si cette crise du sens lui faisait perdre des ouailles ? Les popes se sont même fendus d’un poster de mise en garde : « Le yoga ne résout rien. Il n’est qu’un substitut qui aveugle les gens. Un aveugle ne peut reconnaître ses péchés… » ! Lorsqu’ils ne se raccrochent pas à l’orthodoxie ou à la philosophie indienne, les éditeurs avouent leur désarroi. « Personne ne comprend vraiment ce qui est arrivé à ce pays, dit Stavros Petsopoulos, des éditions Agra. C’est une gifle que nous avons reçue. » En Grèce, 50 000 entreprises ont fermé en un an et demi et 3 000 suicides ont été enregistrés. « C’est l’équivalent d’une petite ville rayée de la carte, dit-il . Les Ames mortes de Gogol… Bien sûr, les Grecs portent une lourde responsabilité. Mais Bruxelles a contribué à sécréter de la folie dans les cerveaux grecs. Ces technocrates voulaient nous faire arracher des oliviers pour planter… des kiwis ! Des kiwis… Sur ce sol où Œdipe a marché… ! »

Cette crise qui paralyse le milieu éditorial semble sans issue. « Il faut un véritable amour du livre pour continuer », note Nontas Papageorgiou, des prestigieuses éditions Metaixmio. Dans ce milieu pourtant éclairé, on a beau avoir lu, réfléchi, on n’y voit rien.

Ce qui frappe, c’est le jeu de dominos. La rapidité avec laquelle un système entier se détricote. Dans les maisons d’édition, nombre de salariés ne sont plus payés, mais viennent travailler gratuitement. Ils savent qu’ils ne trouveront pas d’emploi ailleurs. Avant la crise, près de la moitié des titres publiés par la Grèce étaient des traductions. Aujourd’hui, les achats de droits sont gelés. Le Centre de traduction littéraire (Ekemel) a fermé l’été dernier.

Dur aussi pour les écrivains. Certains, comme la prophétique Ersi Sotiropoulos, ont vu venir la catastrophe. Dès 2003, dans Dompter la bête, la romancière faisait une peinture au vitriol de la société grecque, « bouffonne et tragique » et de ses élites corrompues jusqu’à la moelle. Son roman n’a rien changé. Ce qui a changé, en revanche, ce sont les conditions dans lesquelles elle écrit. « Difficile de me concentrer, dit-elle . Parfois, j’ai l’impression d’un tremblement de terre imminent, une oppression physique. Il suffit de sortir dans les rues d’Athènes : tous ces gens comme des chiens errants, les immigrés, les mamies qui cherchent dans les poubelles, le désastre vous prend à la gorge. » Traumatisé lui aussi par la pauvreté galopante, hanté par l’homme qui en avril s’est suicidé sur la place Syntagma d’Athènes, Christos Chrissopoulos ne peut plus écrire comme avant. « En tout cas plus de fiction, explique l’auteur de La Destruction du Parthénon. La crise me tire par la manche. Il faut que je me mette en danger. » Dans Un éclair entre les dents, il se glisse dans la peau d’un SDF pris dans le faisceau d’une lampe de poche. « Loin de ce qu’on lit dans les journaux, je voulais approcher de l’intérieur ce vieil homme clochardisé qui triait des détritus à 2 heures du matin… » Les droits d’auteur sont en chute libre. « Je n’arrive plus à payer mon loyer au centre d’Athènes », explique Ersi Sotiropoulos, partie travailler à Paros, dans une résidence de traducteurs à l’abandon. On pense à la grande récession américaine. Au New Deal qui prévoyait aussi – à travers le Federal Art Project – de faire travailler les milliers d’écrivains et d’artistes que le krach de 1929 avait jetés au chômage. Mais il n’y a aucune politique publique de cette sorte à Athènes. « Nulle assurance pour les auteurs. Ils sont en grande précarité, note Christos Chrissopoulos. Et pourtant, ils continuent à écrire. » Ils continuent, mais pour combien de temps ?”

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