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Des mots et des bêtes

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Après le chien, les moineaux et la vache qui ont envahimardi dernier le studio de la Dispute, la revue de presse de ce soir s’intéresse à la gent animale. Et pour commencer, aux invertébrés. « Il faut qu’ils fassent un bouquin sur les mollusques de Franche-Comté, à ce moment-là, il n’y aura pas de problèmes ! » C’est le coup de gueule poussé par [le] collaborateur [du Monde , et rapporté par le même journal], le dessinateur Plantu, contre les éditions Bayard. Celles-ci ont en effet décidé de ne pas publier le livre qui accompagne le documentaire Caricaturistes, fantassins de la démocratie, de Stéphanie Valloatto, […] présenté en sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes et [sorti] en salles le 28 mai. En cause, un dessin montrant l’ancien pape Benoît XVI en train de sodomiser un enfant, visant à dénoncer la pédophilie au sein de l’Eglise catholique. Plutôt que de retirer la caricature incriminée, Plantu et Radu Mihaileanu, qui a coécrit et produit le film, ont préféré chercher un autre éditeur. C’est donc Actes Sud qui [l’a publié] fin mai.” Un autre ami des bêtes, Jonathan Safran Foer, “l’auteur de Faut-il manger les animaux ?, a eu l’étrange idée , nous apprennent Les Inrockuptibles, d’épicer les menus mexicains de la chaîne Chipotle avec un peu de culture : des textes signés par dix auteurs, dont Toni Morrison et Safran Foer himself, peuvent désormais être « dévorés » sur les gobelets et emballages du fast-food. La littérature goût tortilla.”

Quant à l’auteure de Que font les rennes après Noël ? , dans lequel elle laissait notamment la parole à des professionnels ayant affaire aux animaux (dresseur, boucher, gardien de zoo, soigneur), Olivia Rosenthal, écrivaine dont l’œuvre laisse une large place à nos relations avec les animaux, elle a publié dans Le Magazine Littéraire un long texte expliquant pourquoi elle n’ira pas au zoo de Vincennes. Parmi les nombreuses raisons qui éloignent Olivia Rosenthal du rocher des singes, il en est une proprement langagière. “Je n’irai pas au zoo de Vincennes , écrit-elle, pour ne pas accréditer les thèses défendues par ceux, commerciaux, agents de communication, institutionnels, architectes et autres intervenants, qui veulent me faire croire que, « plutôt que d’opposer architecture pour les hommes et architectures pour les animaux », le projet de rénovation du zoo essaie « d’inventer un langage commun ». C’est là que la bête en moi se rebiffe , s’énerve l’écrivaine. Je refuse de me soumettre à une langue dont la fonction essentielle est de dissimuler l’envers du décor. Un zoo, quelle que soit la manière de présenter ses missions, est un théâtre, un espace de visibilité offert à des humains pour observer des comédiens-acteurs non consentants sur une scène appelée plateau, rocher ou cage. Le zoo exige, de ce fait, des angles de vue, des perspectives, toute une scénographie où la bête vaut comme œuvre d’art appartenant à une collection d’êtres vivants. Et à partir du moment où les phrases se mettent à nier ce fait brutal, évident et insistant, c’est tout l’édifice de la propagande organisée par et dans la langue qui me saute aux yeux. Car le discours métaphorique tenu par ces admirateurs zélés ou gênés du zoo de Vincennes a une conséquence terrible dont la littérature est la première victime : nous proposer un usage de la langue où la fiction est systématiquement synonyme de mensonge, ruinant du même coup le lent travail par lequel les écrivains essaient de remotiver le langage, de réactiver ses pouvoirs de suggestion et d’approche, sa puissance d’investigation, la force grâce à quoi il investit, accomplit et déroute le réel. […] Je n’irai pas au zoo de Vincennes , poursuit Olivia Rosenthal, parce que je ne veux pas donner du crédit à une langue grâce à laquelle les grilles, les barbelés, les systèmes de protection et de sécurité, les trappes, les zones de contention et de capture, ont été éliminés au profit de « trames », d’ « enveloppes », de « membranes », de « peaux », de « filtres », et d’ « abris », tous mots qui ont la bienséance de s’interposer entre les bêtes et moi afin que je ne sois pas choquée par les divers traitements qu’on leur inflige pour raison scientifique et commerciale. Rien, pas même le lexique lisse et policé des faiseurs de projets, ne me fera oublier que le zoo est un espace d’enfermement et un parc d’attraction où, en lieu et place des canards en plastique, des manèges de chevaux et des avions en forme de cochons volants, on trouve de quoi satisfaire notre goût immodéré pour une puissance sauvage enfin assujettie, à la fois terriblement mystérieuse et absolument à notre portée. Je n’irai pas au zoo de Vincennes parce que je ne veux pas domestiquer ma colère pour la livrer intacte afin qu’elle rebondisse, se déploie, se transforme et s’exporte jusqu’à donner plus de poids aux textes de fiction qu’aux notes d’intention des concepteurs en tous genres. Pour que j’accepte de reconnaître et d’adhérer au rôle d'un parc zoologique (conserver et étudier des espèces qui, pour nombre d’entre elles, sont en voie de disparition), il serait sans doute plus judicieux de ne pas me dérober, à coups de belles phrases et de concepts inopérants, ce qu’en fait il désigne. […] Du moment qu’on ne me sert pas la langue publicitaire de toute grande entreprise commerciale et qu’on ne m’oblige pas à l’approuver, il n’est pas exclu, malgré la petite lucidité que j’ai acquise avec l’âge, que je retrouve la sensation que j’ai éprouvée enfant en contemplant, à Paris même, les répliques vivantes bien qu’immobiles de Bagheera et de Baloo, les compagnons de Mowgli dans Le Livre de la jungle. Et il n’est pas exclu non plus que le retour de cette sensation ancienne, un mélange subtil d’euphorie et de tristesse, de joie et de désenchantement, ne me conduise finalement à préférer mes souvenirs au parc aujourd’hui rouvert. Non , assène en conclusion Olivia Rosenthal, je n’irai pas au zoo de Vincennes.”

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