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Des pièces montées menaçant de se casser la figure

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“Deux ans après la retentissante tribune publiée dans Le Monde par le producteur et distributeur Vincent Maraval, qui pointait les dérives liées aux salaires de stars du cinéma français, le Centre national du cinéma et de l’image animée s’est donné les moyens d’agir , rapporte La Croix. En lien avec les assises pour la diversité du cinéma voulue par l’ancienne ministre de la culture, Aurélie Filippetti, et le rapport remis par René Bonnell en janvier dernier, une réflexion collective avait été menée avec tous les représentants du secteur. Révélée [le 4 décembre] par Les Echos, une modification de la politique de soutien permet dorénavant au CNC de subordonner ses aides financières à un certain encadrement des cachets. Ainsi, pour en bénéficier, un producteur ne pourra accorder un salaire maximal supérieur à 15 % du coût de production pour un film à moins de 4 millions d’euros, 8 % entre 4 et 7 millions d’euros, et 5 % entre 7 et 10 millions d’euros. Un plafond de 990 000 € a été fixé pour les films de plus de 10 millions d’euros.” “Une dizaine de stars en France – Gérard Depardieu, Dany Boon, Frank Dubosc, Gad Elmaleh, Sophie Marceau, Jamel Debbouze, Christian Clavier, Alain Chabat – pourraient être concernées, décrypte Le Parisien, même si les très gros films sollicitent rarement les aides du CNC.” “ « Le CNC a été courageux de le faire, déclare au Monde Vincent Maraval. Quelques agents vont gueuler un peu pour le principe, mais c’est tout. Et ils sauront trouver des parades. Ils limiteront les salaires et voudront être payés plus en retour. Moi, ça me va. Si ça fait baisser les devis et donc que ça réduit notre risque, c’est sain. » Mais, globalement, les mesures visant à assainir le secteur lui paraissent insuffisantes : « Je pense que le CNC aurait pu aller plus loin. Du fait qu’il dépend du préfinancement, et pas du marché, le cinéma français s’asphyxie. Tout le monde se sert au début, et à la fin il ne reste plus rien. Aucun investisseur privé ne peut entrer dans le financement. Tant que cela ne sera pas le cas, rien ne changera en profondeur. » Pour la présidente du CNC, Frédérique Bredin, au contraire, cette mesure « incite au partage du risque commercial. Même si elle attire l’attention par son caractère inédit, de nombreux acteurs ont déjà choisi de baisser leur cachet , assure-t-elle au Journal du Dimanche. Mais ils ne sont pas les seuls concernés par cette mesure, les réalisateurs, producteurs, auteurs le sont également. » Si Marc Missonnier, le président de l’Association des producteurs de cinéma, parle, toujours dans le JDD, d’« argument décisif dans les négociations avec les agents » , un autre producteur, Thomas Langmann, décrie la mesure : « Ça va être la foire à la magouille » , redoute-t-il. “Après avoir tenté de limiter les salaires des joueurs de foot avec la taxe à 75 %, capé les rémunérations des patrons des entreprises publiques en fixant un plafond à 450 000 euros, la France veut encadrer les cachets des stars de cinéma , se désole David Barroux dans son éditorial des Echos. Nul ne peut nier que le marché génère parfois des excès. Et tout le monde peut reconnaître que, passé quelques dizaines de millions d’euros d’économies sur un compte en banque, une star du ballon rond, du CAC 40 ou du grand écran doit pouvoir boucler ses fins de mois en touchant un peu moins. Mais cette volonté permanente qu’ont politiques et bureaucrates à vouloir s’inviter en tant qu’arbitre des justes niveaux de rémunérations dans des univers soumis à la concurrence a quelque chose de troublant. Imagine-t-on Barack Obama dire à Hollywood qu’il faut renégocier le contrat de George Clooney ? […] Certes, le nouveau système sera vertueux dans le sens où il poussera les acteurs à accepter un cachet fixe plafonné et une part variable assise sur les entrées en salles plus importante. Ils reprendront des risques. Mais cela fleure bon la démagogie , estime David Barroux. La France pourrait aider les grosses productions susceptibles de s’imposer à l’international. Elle se donne bonne conscience en voulant aider les « petits » dont le financement dépend déjà pour beaucoup du succès des « gros ».” Et les gros, qu’en pensent-ils, justement ? L’hebdomadaire corporatif des professionnels de la profession, Le Film Français , qui fête ses 70 ans, et publie à cette occasion un très intéressant fac-similé de son numéro 1, du 8 décembre 1944 (agité alors par d’autres débats), interviewe dans son numéro anniversaire quelques pointures du cinéma français, parmi lesquelles les frères Seydoux, Jérôme et Nicolas, qui président respectivement Pathé et Gaumont, « les deux plus importantes – et anciennes ! – sociétés de cinéma en France » . Voici ce qu’ils disent de la mesure de limitation du cachet des stars. Jérôme Seydoux : « S’il n’y a pas de folie dans un film, il n’y a pas de cinéma. On vend du rêve. L’homme ne vit pas que de rationnel. Dire : “Vous n’aurez pas de fonds de soutien automatique parce que vous avez payé tel ou tel artiste une certaine somme”, c’est absurde ! » Nicolas Seydoux : « Personne n’a le pistolet sur la tempe pour payer tel ou tel comédien. C’est notre problème. Et celui de personne d’autre ! Nous ne sommes pas des boulangers qui essaient de faire un pain de la meilleure qualité, le moins cher possible. Nous sommes des pâtissiers qui tentons de confectionner des pièces montées menaçant de se casser la figure. Nous sommes en risque permanent avec des coûts exceptionnels. Arrêtons de dire que, sous prétexte qu’une population n’a pas d’emploi ou est peu payée, il faut réduire le cachet d’une vedette mondialement connue. C’est grotesque, il ne faut pas être dans le cinéma. » Transmis à Vincent Maraval, Frédérique Bredin et autres qui, s’ils ne sont « pas dans le cinéma », font en tout cas très bien semblant !

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