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Détricotage musical

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Derrière les cas très médiatisés des Musiciens du Louvre et des Arts Florissants, c'est une centaine d'ensembles spécialisés qui va pâtir de la baisse des dotations de l'Etat aux collectivités locales, comme c'est déjà le cas des conservatoires départementaux et régionaux, que l'Etat ne subventionne plus du tout. Finiront-ils par ressembler au Conservatoire national de Lisbonne, qui sombre dans la vétusté ? “C’était avant Noël. On avait d’abord appris que Les Arts Florissants, rayonnant serviteur de la musique baroque, fondés par William Christie, perdaient la subvention allouée depuis vingt-cinq ans par la Ville de Caen. Puis c’était le pavé de la mare venu de Grenoble, dont la municipalité écologiste supprimait la totalité de la subvention qu’elle versait aux Musiciens du Louvre, l’orchestre éclectique et virtuose de Marc Minkowski. Deux coups de tonnerre abondamment médiatisés et commentés , notamment dans cette revue de presse. Si nous n’avons rien écrit à l’époque, se justifie Christian Merlin dans Le Figaro, c’est parce que, malgré tous nos efforts, nous n’arrivions pas à nous indigner. Pourquoi ?” Notamment parce que le critique musical avait “l’impression que ces deux exemples surmédiatisés étaient l’arbre qui cache la forêt. Car si l’on persiste à penser que Musiciens du Louvre et Arts Flo ne sont pas directement menacés dans leur subsistance par ces décisions, certes aussi soudaines qu’inélégantes, il y a en France une centaine d’ensembles spécialisés qui n’ont pas le prestige international de nos stars mais effectuent avec perfectionnisme et abnégation un véritable travail de maillage du territoire en matière de couverture musicale. Ce fut le mérite de Maurice Fleuret, directeur de la musique voici plus de trente ans, que de rapprocher ces ensembles indépendants des collectivités locales, en l’absence d’autres structures publiques. Or, la réforme territoriale actuelle va faire baisser les dotations de l’État de 11 milliards d’euros : nul besoin d’être grand clerc pour savoir qu’il y aura des morts. Selon Catherine Desbordes, déléguée générale de la Fevis (Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés), dont le président est Jacques Toubon, « c’est toute la chaîne qui est en train de crever ». Et quand l’excellent Ensemble Sagittarius apprend du jour au lendemain qu’il est « déconventionné » par la Drac Aquitaine, c’est sa survie pure et simple qui est remise en cause. Mêmes menaces pour le chœur Akademia en Champagne-Ardenne ou Doulce Mémoire en région Centre, et tant d’autres, sur les 115 ensembles que compte la fédération. C’est tragique et personne n’en parle. Arrive cependant une nouvelle génération de fondateurs d’ensembles, du Balcon au Palais royal, de Pygmalion aux Brigands, qui ont des notions d’économie privée et ont grandi dans un monde où les subventions ne vont plus de soi. Comptons sur eux pour inventer un nouveau modèle, mais de grâce , implore le journaliste du Figaro, ne détricotons pas ce qui marche !”

Un rôle essentiel à jouer auprès des artistes de demain Et pourtant, on n’en finit pas de détricoter ce qui marche… “Depuis décembre 2014, les conservatoires sont en émoi , constate Corinne Renou-Nativel dans La Croix. Le ministère de la culture et de la communication a en effet annoncé la suppression totale de l’aide de l’État aux conservatoires départementaux et régionaux – sauf si ces derniers sont adossés à un pôle d’enseignement supérieur. « C’est une ligne entière de recettes qui ne va plus exister », déplore Thierry Perrout, directeur du conservatoire de Montbéliard. […] En pleine préparation des budgets 2015, cette suppression pure et simple choque. « Ce qui est redoutable et fatal dans cette annonce, c’est que ces choix budgétaires ont été faits sans aucune parole politique, estime Fanny Reyre Ménard, présidente de la Fédération des usagers du spectacle enseigné (la Fuse). On a l’impression que l’État a oublié qu’il était à l’origine de quarante ans de politiques publiques pour monter ce réseau de conservatoires… » […] Attachées à leur conservatoire, les municipalités ont généralement compensé les baisses, mais rarement à 100 %, et rien n’assure qu’elles le pourront encore face à ce désengagement total. Des choix difficiles seront à faire. « En général, il s’agira de réduction de personnel, parce que la masse salariale représente environ 90 % des budgets des conservatoires, explique Robert Llorca, directeur du conservatoire de Chalon-sur-Saône. Perdre 100 000 € représente environ quatre postes d’enseignants, ce qui signifie moins d’accueils d’élèves, alors qu’on en refuse déjà. » Tandis que certains reprochent leur élitisme aux conservatoires, la diminution des places pourrait limiter l’accès aux seules familles socialement et culturellement aisées, plus motivées et mieux informées pour inscrire leurs enfants dans un contexte concurrentiel où, qui plus est, les tarifs pourraient s’envoler. […] Il ne faut pas oublier , rappelle la journaliste de La Croix, que les conservatoires ont un rôle essentiel à jouer auprès des artistes de demain. « 99 % des professionnels sont passés par nos établissements, rappelle Martine André, présidente de l’Union nationale des directeurs de conservatoires (UNDC) et directrice du conservatoire de Montrouge . Avec ces restrictions budgétaires, quel sera l’enseignement pour des artistes de qualité en France ? »

« Il y a de l’argent, c’est une question de choix politique » Il sera peut-être semblable à celui du Portugal : “sur la façade du Conservatoire national de Lisbonne, qui accueille 850 élèves et 160 professeurs , rapporte L’Humanité, des slogans proclament : « On a le droit d’étudier sans recevoir une tuile sur la tête » ou « des travaux, tout de suite ! ». La fermeture, l’an dernier, de dix salles sur soixante, dont le plafond gorgé d’eau s’était effondré ou menaçait de tomber, a donné le coup d’envoi de la mobilisation d’une Commission de défense du Conservatoire national, qui rassemble professeurs, élèves et parents. « Il y a de l’argent, c’est une question de choix politique », affirme la directrice, Mafalda Pernao.” C’est bien tout le problème…

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