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Deux festivals

6 min

La semaine dernière, du 1er au 4 février, s’est tenu à Haïti le festival Etonnants Voyageurs. En 2010, l’édition devait débuter le 14 janvier. Deux jours avant, Port-au-Prince était ravagée par un séisme meurtrier. Frédérique Roussel s’est rendue pour Libération aux Gonaïves, la plus grande agglomération de la province d’Haïti, qui a fait partie des huit destinations délocalisées du festival. La journaliste y a suivi les pas d’un écrivain natif de cette ville, Jean-Euphèle Milcé. Le jour du séisme à Port-au-Prince, “Milcé, formateur au ministère des affaires étrangères, se trouvait alors chez lui, dans le quartier de Thomassin , écrit-elle. L’immeuble administratif s’était effondré, tuant cinq personnes. Très vite, le Haïtien décidait de lancer un plan de sauvetage des archives diplomatiques dans le bâtiment annexe encore debout. « On préfère parler de ce qu’on a sauvé », explique l’écrivain, 43 ans, ancien directeur de bibliothèques en Suisse, avant son retour au pays en 2006. Les Gonaïves, loin de l’épicentre de 2010, n’ont pas été épargnées par les catastrophes. Bâtie au bord de la mer, sur des marais salants, la cité a essuyé quelques cyclones et trois inondations en deux siècles, la dernière date de 2008. Mercredi (de la semaine dernière), Jean-Euphèle Milcé donnait une « causerie » dans l’auditorium du collège Immaculée Conception avec Michel Vézina, son éditeur québécois de Coups de tête. Devant 400 jeunes concentrés, Vézina évoque une autre intervention dans un atelier à Saint-Louis du Sénégal et cette phrase de l’organisateur justifiant lecture et écriture : « Sans la littérature, il leur serait impossible d’imaginer mieux. » Pendant un an, en 2008, Milcé a fait la navette entre Port-au-Prince et les Gonaïves pour animer un atelier. Un recueil est né de l’expérience, L’Ancre des dattes. Si la bibliothèque de l’Alliance française en possède quelques exemplaires, peu d’élèves l’ont lu. « Ils ne connaissent pas bien la littérature contemporaine, plutôt l’ancienne », dit Michel Maquès, directeur de l’Alliance française. Aux Gonaïves, il n’existe ni librairie ni maison d’édition. Quant à la bibliothèque Jacques-Stéphen Alexis, du nom de l’auteur local célèbre, elle garde porte close depuis l’inondation de 2008. Un dossier épineux que Milcé se promet de faire avancer. Devant les élèves, Michel Vézina tente de faire partager son émerveillement pour des textes qui ont changé sa vie, comme Gouverneur de la rosée, du Haïtien Jacques Roumain. « Il m’a appris le Kumbit [entraide paysanne] », oppose-t-il à un élève qui s’inquiète de ce que la lecture de livres étrangers puisse provoquer des problèmes d’acculturation. Le soir, dans la cour de l’Alliance française, […] Milcé rappelle la déferlante médiatique de l’après-séisme et la vision déformée sur ses compatriotes. « Il faut rétablir la vérité. On n’est pas des pilleurs, des cannibales, des profiteurs. Le regard sur nos activités au quotidien passe par l’excellence, comme l’art. » Dans son dernier roman, Les jardins naissent, paru à l’automne chez Coups de tête, il imagine un complot pour semer des graines de céréales dans Port-au-Prince. L’ambiance est à l’après-séisme, dans une confusion des rôles où la méfiance domine, en particulier à l’égard des ONG. Prochaine fiction : l’art de monter un gouvernement en une nuit par un gang qui se retrouve trente ans après. »

Une semaine avant, et aux antipodes d’Haïti, en Inde, une autre manifestation littéraire s’est nettement moins bien passée, comme l’ont raconté de nombreux journaux, dont Le Monde. “ « Nous sommes blessés. » C’est sur cette note d’amertume que Sanjay Roy a conclu, le 24 janvier, le Salon du livre de Jaipur, au Rajasthan, le plus grand rendez-vous littéraire en Inde , rapporte l’envoyé spécial du quotidien, Frédéric Bobin. Producteur de l’événement, qui aura drainé autour de cent mille personnes en Inde, Roy n’a pu retenir un sanglot en annonçant que la vidéoconférence de Salman Rushdie, prévue en clôture du festival, était finalement annulée pour des raisons de sécurité.

Des groupes de militants d’organisations musulmanes s’étaient glissées dans l’assistance avec la ferme intention de s’opposer à l’apparition de l’écrivain britannique d’origine indienne, fût-ce sur un écran. « Nous ne voulons pas voir son visage », avait lancé Pakar Farooq, porte-parole du Forum des musulmans du Rajasthan. La police, massivement présente sur les lieux, avait averti les organisateurs que cette vidéoconférence risquait de dégénérer en affrontements. « C’est une honte, s’est indigné Roy , nous devons nous incliner devant la menace. »

Cette nouvelle affaire Rushdie en Inde, vingt-trois ans après la publication des Versets sataniques qui avait déclenché des émeutes à Bombay, a provoqué un choc dans les milieux culturels indiens. Les prises de position alarmistes sur l’avenir de la liberté d’expression dans ce pays formellement démocratique se multiplient. Les organisateurs du Salon du livre s’étaient résolus à une allocation vidéo de Rushdie, après que sa venue à Jaipur a été annulée au dernier moment. La police avait transmis aux organisateurs des informations indiquant qu’un groupe de tueurs avait quitté Bombay pour Jaipur dans l’intention d’assassiner Rushdie. L’écrivain a contesté la réalité de ce prétendu complot, accusant le gouvernement du Rajasthan de l’avoir inventé afin de le dissuader de se déplacer à Jaipur.

Le désistement forcé de l’écrivain aura jeté une ombre épaisse sur le Salon du livre. Dans un geste de défi, quatre auteurs indiens (Hari Kunzru, Amitava Kumar, Jeet Thayil et Ruchir Joshi) ont lu des passages des Versets sataniques. Ils ont dû ensuite précipitamment quitter le festival pour éviter une arrestation : lire publiquement des passages d’un livre interdit est illégal en Inde. »

Ce qui est curieux, note Frédéric Bobin dans un article ultérieur, c’est que « le souvenir de la controverse des Versets sataniques, en 1988 et 1989, qui avait valu à l’écrivain une fatwa de l’ayatollah Khomeini, avait commencé à se dissiper. Preuve en était que Rushdie avait pu retourner sans heurts dans son pays natal, notamment en 2007 à Jaipur lors du même Salon du livre. Alors pourquoi cette résurgence de la haine ? »

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