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Deux polémiques

6 min

Deux polémiques, à nouveau, dans cette revue de presse, grâce à deux spécialistes du genre, Vincent Noce, pour Libération , et Philippe Dagen, pour Le Monde .

Libération a profité de l’exposition Degas et le nu , qui se tient au musée d’Orsay jusqu’au 1er juillet, pour jeter une pierre dans le jardin de l’Hôtel Salé, qui n’en manque pourtant pas. La Fête de la patronne, une estampe de 27 cm sur 30 rehaussée de couleurs par Degas, ne figure pas à l’exposition. Elle n’a pas été prêtée par le musée Picasso, qui la tient de la succession du maître catalan , dénonce Vincent Noce. On comprend pourquoi il a pu aimer cette composition grotesque de prostituées offrant un bouquet de fleurs à la mère maquerelle tout en l’embrassant à pleine bouche. Sur cette épreuve unique, Degas a posé des touches de pastel pour souligner leur nudité de bas bleus ou rouges et peindre les murs en jaune, couleur des maisons closes. C’est le chef-d’œuvre de sa série des bordels en noir et blanc des années 1870, qui est au cœur de l’exposition. Un siècle plus tard, elle devait inspirer Picasso pour un hommage à Degas. « Demandé il y a près d’un an, le prêt a été refusé à la dernière minute », regrette Orsay, sans vouloir commenter davantage ce nouvel incident. Car ce n’est pas la première fois que la directrice du musée Picasso, Anne Baldassari, essuie le reproche de méthodes cavalières et de mauvaise volonté dans les prêts. Fait exceptionnel dans ce monde feutré, elle a été mise en cause il y a deux ans publiquement par le musée de Zurich, quand il a voulu reconstituer la rétrospective de 1932, la première consacrée au fondateur du cubisme, auquel le musée Picasso n’a associé aucune des plus belles pièces héritées de l’artiste. Le commissaire s’est plaint au Monde de n’avoir même pas pu obtenir la dame au téléphone. Un an plus tôt, pourtant, à la suite d’un article de Libération retraçant une série d’accrochages similaires, Anne Baldassari avait été rappelée à l’ordre par le cabinet de la ministre de la Culture de l’époque, Christine Albanel. Le dépit des conservateurs est d’autant plus grand que le musée Picasso, appelé à financer la rénovation de son hôtel particulier dans le Marais, poursuit une politique active de locations d’expositions à travers le monde [j’en parlais ici même il y a 15 jours]. Et que plusieurs d’entre eux avaient accepté de prêter des chefs-d’œuvre (l’ Olympia de Manet, pour Orsay) à Baldassari pour son expo Picasso et les maîtres au Grand Palais, jugée « scientifiquement insignifiante ».

En l’occurrence, Anne Baldassari juge « n’avoir rien refusé à Orsay ». Elle rappelle que les prêts de la collection particulière de Picasso sont encadrés par un protocole qui les réserve à des expositions « d’intérêt national », avec l’aval de ses descendants. Une clause qui n’a pas toujours été observée dans le passé, mais qu’elle tient à respecter. « Une demande a été transmise le 21 décembre, et la réponse de tous n’étant pas parvenue, il nous était impossible de confier l’œuvre. » Cependant, la demande de prêt avait été formulée six mois plus tôt, le 29 juin, et relancée le 6 décembre. Un impair dont le musée Picasso, bien secoué avec le départ de tout son exécutif, aurait pu se passer“ , assène pour conclure Vincent Noce.

C’est un compatriote de Picasso, même s’il lui est opposé en tout, qui provoque l’ire de notre autre polémiste, Philippe Dagen. “A sa mort, en 1945, le peintre espagnol José Maria Sert eut l’honneur d’un éloge funèbre de Paul Claudel dans Le Figaro, affirmant qu’il aurait été « le dernier représentant de la grande peinture », rappelle le critique du Monde . Le compliment ne se comprend que pour le format , juge-t-il, car Sert, à qui Paris rend hommage jusqu’au 5 août au Petit Palais, a couvert, tout au long de sa vie, de très grandes surfaces. Né à Barcelone en 1874 dans une famille suffisamment aisée pour que vendre ses toiles ne soit pas une nécessité, il s’est consacré très tôt à l’art décoratif. Aussi vite, il s’est dispensé de chercher un style propre, préférant le pastiche de ceux des autres. D’un ensemble à l’autre, seuls les dosages changent : plus ou moins de Véronèse, plus ou moins de Boucher, un peu de Fragonard ou un peu de Goya – ce dernier pour les sujets sérieux seulement. On peut lui reconnaître de l’abattage dans sa capacité à couvrir murs et plafonds d’hôtels particuliers, de bâtiments officiels et d’églises. S’interdisant toute audace, se coulant dans des modèles anciens, s’appuyant surtout sur des réseaux mondains internationaux, il acquiert dans l’entre-deux-guerres une notoriété considérable. A Paris où il vit, à New York où il s’active pour Rockefeller et l’hôtel Waldorf Astoria, à Genève où il badigeonne le Palais des nations, il accumule les commandes, dont l’exposition présente les esquisses, les maquettes ou quelques panneaux, pompeux exercices de rhétorique. Le plus intéressant est dans les photographies qu’il prend. La rétrospective y trouve un intérêt sociologique, à défaut d’en avoir un artistique. On y voit fonctionner une entreprise spécialisée en décors monumentaux et comment la marque Sert s’impose au marché. Jusqu’à ce qu’elle atteigne 1936, l’exposition n’est donc qu’agaçante : il y a tant d’artistes de la même époque qui mériteraient une étude de ce genre que l’on regrette que ce faiseur bavard en bénéficie. A partir de cette date, elle devient pénible.“

Philippe Dagen quitte alors la critique proprement esthétique pour lancer une polémique nettement plus politique. “En 1936, Sert achève son décor pour le Palais des nations. Mais 1936 est aussi l’année du coup d’Etat du général Franco , rappelle le critique du Monde . En 1937, pour l’Exposition universelle de Paris, celle de Guernica, Sert exécute une Intercession de sainte Thérèse de Jésus dans la guerre civile espagnole pour le pavillon du Vatican, représentant officieux de Franco. Il signe ensuite le Manifeste d’adhésion des intellectuels français à Franco, en compagnie du général Weygand, de Charles Maurras, Pierre Drieu la Rochelle, Philippe Henriot ou Paul Claudel. On comprend qu’avec de tels amis, auxquels il faut ajouter Jean Cocteau, il n’eut pas de peine à s’accommoder de l’occupation nazie. Au Petit Palais, un panneau explique que Sert était « anti-allemand ». Peut-être, mais cela ne l’a pas empêché de jouer les intermédiaires officieux entre Franco et Pétain ni de peindre une chapelle pour l’ambassade espagnole à Paris et une allégorie de la Défense de l’Alcazar, haut fait des troupes nationalistes durant la guerre civile. Au même moment, Claudel écrit son inoubliable Ode au maréchal Pétain, publiée dans Le Figaro du 10 mai 1941. Evidemment, voilà qui crée des liens“ , conclut, non sans perfidie, Philippe Dagen.

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