LE DIRECT

Dignité et tenue

5 min

« Y a-t-il une crise du théâtre ? » , interroge le journal La Terrasse en couverture de son dernier numéro. Les auditeurs de cette revue de presse ont sans doute leur idée sur la question, le journal l’a posée à trois metteurs en scène et responsables de structures, Christian Schiaretti, Olivier Py et Emmanuel Demarcy-Mota. « Peut-on considérer que l’on est face à une crise de la vie théâtrale en France ? » « Oui, bien sûr ! , s’exclame Schiaretti. Nous sommes à la fin de la décentralisation, dans la mesure où l’on a perdu sa mémoire. Cette perte s’accompagne de celle de l’historicité des lieux et de la cohérence historique. La décentralisation est aujourd’hui fondée sur le sentiment d’exil, avec le maintien de l’accueil parisien comme sanction de la visibilité. Sans doute est-il nécessaire d’organiser des assises de la décentralisation, par des gens de théâtre et non par le ministère » , estime le directeur du TNP de Villeurbanne. « On est face à plusieurs crises , juge pour sa part Demarcy-Mota, patron du Théâtre de la Ville à Paris, ainsi que du festival d’Automne. D’abord parce que les institutions et le système ont quarante ans. Même si ses fondamentaux ne sont pas encore aboutis, les choses doivent se réinventer, se reconstruire, à partir de valeurs artistiques et publiques. » L’idée d’assises séduit peu Olivier Py, le nouveau directeur du festival d’Avignon : « Ça ne sert à rien de se réunir pour définir un idéal quand le budget du ministère [de la Culture] est réduit de 2,8%. Il faudrait attendre que le budget de la culture soit en augmentation pour réaliser cet idéal, ce qui n’est pas pour demain. Je voudrais plutôt que la nouvelle génération se fédère. Le système a tendance à mettre ses membres en rivalité : dès qu’ils arriveront à se fédérer, il va se passer quelque chose. Tout va ensemble : l’émergence, la décentralisation et le théâtre public, particulièrement en temps de crise. »

« Il y a aujourd’hui une vraie souffrance , reprend Christian Schiaretti, et j’aimerais entendre une aspiration haute de l’Etat en matière de culture. Les outils doivent être dirigés par des gens qui accompagnent cette émancipation, sinon, on entretient la confusion entre l’instrument et le poste. Que l’Etat accompagne leur formation, notamment administrative et juridique. On pourrait imaginer la préparation du renouvellement de ceux qui dirigent les maisons avec une période d’accompagnement obligatoire de deux ans, avec un conseil de sages qui règle les contentieux avec dignité et tenue. »

Dignité et tenue… On n’en est pas encore là à Nice, où “le feuilleton du changement de direction au centre dramatique national a connu mardi un nouvel épisode , lit-on dans Libération. La commission devant départager les trois candidatures retenues en juin a siégé en l’absence de Christian Estrosi, maire de la ville, qui a déclaré ne pas avoir été prévenu d’un changement d’horaire de la réunion. Et a réclamé illico « une nouvelle réunion du jury ». Une proposition aussitôt acceptée par la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, qui dans un communiqué déclare « se réjouir que la concertation Etat-collectivités territoriales, qu’elle a toujours appelée de ses vœux, finalement s’impose ». Problème , rappelle le quotidien : Estrosi souhaite que la commission examine aussi la candidature de la comédienne Zabou Breitman (qui n’a pas déposé de dossier), candidature que la ministre refuse au nom du respect des procédures. Après le bras de fer, le poker menteur…” , conclut l’article.

Le « mentir-vrai » , aurait dit un auteur très présent en cette rentrée, Molière, qui en fit l’autre titre de L’amour médecin . Et c’est peut-être en effet un médecin qu’on devrait envoyer au chevet du théâtre en crise, un de ceux formés actuellement à la faculté de médecine de Montpellier où, raconte Anne Devailly dans Le Monde , des cours de théâtre ont été introduits dans le cursus de 4e année. « C’est l’année où les étudiants sont déjà en stage hospitalier, mais sans avoir encore la responsabilité des annonces faites aux malades ou aux familles », explique le professeur Marc Ychou, cancérologue montpelliérain à l’origine de ce projet. Deux ans plus tard, au moment de l’internat, ils seront confrontés aux situations d’annonce. « Il y a vraiment un travail à faire, poursuit le professeur Henri Pujol, cancérologue qui a beaucoup fait pour redonner la parole aux malades en France. Il y a des médecins qui annoncent au patient qu’il a un cancer… en gardant les yeux fixés sur le scanner. Ce n’est pas possible. » Les réflexions ne sont pas nouvelles et ont déjà donné lieu à des initiatives. En 2006, Ychou créait à Montpellier avec le metteur en scène Serge Ouaknine un premier programme d’expérience théâtrale pour des cancérologues. Devant les retours enthousiastes des médecins, Ychou a proposé à Ouaknine d’aller plus loin, en intégrant ce type d’approche au cursus initial. L’université de médecine a alors mis dans la boucle l’Ecole nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier. « Théâtre et médecine se sont toujours côtoyés au long de l’histoire, explique Ouaknine. Regardez Molière ironisant sur le verbiage de la médecine. Il avait compris que le débordement de vocabulaire latin compensait une perte de savoir médical. D’une certaine manière, quand la médecine déborde sur le langage, c’est qu’elle est pauvre en avancées scientifiques. » Aujourd’hui, la situation serait donc l’inverse : une médecine riche d’avancées scientifiques, dans laquelle il faut réinjecter des éléments de langage. Et le théâtre semble bienvenu pour y parvenir, lui qui est l’art « de rendre publique une intimité, poursuit le metteur en scène. L’acteur, comme le médecin, doit être à la fois dans l’empathie et la distance, dedans et dehors ».”

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......