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Dispute littéraire de début de siècle

9 min

C’est une dispute littéraire qui dépasse de loin, en intensité, nos petites joutes du vendredi soir. Le roi du roman populaire a perdu sa couronne, et il le supporte mal. Pour la reconquérir, il multiplie les contre-offensives. C’est une enquête de David Caviglioli, dans Le Nouvel Observateur . “Celui qui veut en savoir plus sur Marc Levy et Guillaume Musso pénètre dans un monde étrange , écrit-il. Les gens y chuchotent. Ils ont peur d’être cités. Ils soupirent quand on parvient à les joindre – « Je savais que vous finiriez par appeler » –, puis ils se téléphonent entre eux pour vérifier qu’ils n’en ont pas trop dit. La moindre conversation est négociée comme un traité de désarmement nucléaire. Levy-Musso, ce n’est pas qu’une affaire inoffensive de best-sellers pour jeunes femmes sentimentales. Entre les deux auteurs, symboles de ce que la France des supermarchés produit en matière de littérature, c’est une histoire d’argent et d’orgueil, une guerre industrielle, avec des vieux ennemis et des agents doubles. « On n’est pas dans la littérature. Ces livres, ce sont des produits de grande consommation, ils sont lancés comme tels », murmure une informatrice anonyme. « Sur n’importe quels autres auteurs, je vous parlerais volontiers, chuinte une autre. Mais ici, on est dans la gestion de stars. C’est un “business model“ très particulier. »

Pour la première fois depuis cinq ans, le Levy et le Musso, les deux traditionnelles meilleures ventes d’une année éditoriale, sont sortis presque en même temps. A l’origine, ça ne devait pas être le cas. Si c’était à refaire, le treizième roman de Marc Levy, devait être lancé le 19 avril, mais la date a été avancée, pour une parution précédant de quelques jours celle du neuvième Musso, 7 ans après.... « D’ordinaire, les éditeurs évitent d’arriver à deux sur un segment aussi précis », remarque un expert du milieu qui implore qu’on garantisse son anonymat. Selon l’explication officielle donnée par Robert Laffont, éditeur de Levy, il s’agit d’éviter le télescopage avec l’élection présidentielle. En réalité, le premier tour du 22 avril n’a rien à voir avec cet événement. Le problème, c’est le 19 janvier dernier. Ce jour-là, Le Figaro publie le palmarès 2011 des dix plus gros vendeurs de romans. Depuis 2004, Levy prenait ses aises sur la cime du classement. Et le monde de l’édition découvre, ébahi, que l’année 2011 est celle où Guillaume Musso a doublé le boss. Levy a vendu beaucoup de poches, mais son grand format a déçu, tandis que L’Appel de l’ange de Musso s’est vendu à près de 600 000 exemplaires. Au total, Musso a pesé 1,567 millions de livres, là où Levy a péniblement dépassé le million et demi. Une broutille de 60 000 exemplaires, pas grand-chose, mais c’est la petite gifle arrogante qui fait la grande humiliation. Un ancien de chez Laffont, qui supplie qu’on ne donne pas son nom, nous explique que « cette histoire de la médaille d’or, c’est très important pour Marc Levy ». Son éditeur, Leonello Brandolini, le reconnaît : « Il est agacé, c’est vrai. Il juge que Guillaume Musso s’est inspiré de ce qui a fait le succès de ses livres. » Levy est hors de lui. Il ne rigole plus. Les journalistes potentiellement indociles n’ont accès ni à lui ni à son entourage. Ceux de l’Obs doivent en faire partie, vu les rares murmures anonymes que nous avons pu recueillir , constate David Caviglioli.

Quand il accepte d’apparaître dans la presse, Marc Levy y fait peu état de sa mauvaise humeur. Au Parisien, il affirme : « Je n’ai jamais lu Guillaume, mais je n’ai jamais été en conflit avec lui […] et je me réjouis de son succès. » Il ajoute toutefois : « Il y a eu une espèce d’obsession de son éditeur de s’inscrire dans la copie de titres, que je trouve extrêmement vaine, puérile. » La parenté des titres est indéniable (Levy a écrit Où es-tu ?, Musso donne dans le Seras-tu là ?). Elle va d’ailleurs au-delà des titres. Il faudrait la force conceptuelle d’un universitaire aguerri pour distinguer les deux univers, faits de romances à la sauce fantastique, avec des fantômes de bombasses et des revenants beaux gosses qui hantent des lofts d’architecte, dans des centres-villes généralement américains où les prix de l’immobilier ne sont pas près de baisser.

Ce couple qu’il forme avec Marc Levy met Guillaume Musso mal à l’aise. Il nie avoir pris son inspiration chez son rival, dont il dit n’avoir lu qu’un seul livre. Il refuse d’être associé à lui. Sa stratégie anti-Levy, c’est d’insister sur leur quinze ans d’écart : « Nous ne sommes pas de la même génération. » La génération Musso, selon Musso, est « au confluent de deux cultures : la classique et la trentenaire, biberonnée aux séries télé, aux jeux vidéo, avec des narrations plus dynamiques ». Il prend le créneau de l’écrivain pop, et laisse à Marc Levy celui du charmeur de vieilles filles. Il a abandonné le fantastique « depuis trois romans ». 7 ans après…, avec sa jaquette pour « djeun’s », se présente comme un thriller romantique et violent. Ironie : cette tentative de démarquage se cogne à la communication de Marc Levy, dont Si c’était à refaire est aussi vendu comme un roman noir. On voit par là que ce sont de vrais ennemis : pour se fuir, ils partent au même endroit.

Humilié, Marc Levy contre-attaque. Il ne veut pas réitérer les erreurs de l’an passé. L’Etrange Voyage de monsieur Daldry, le cru 2011, a pour lui un arrière-goût de vinaigre. Il a à peine dépassé les 300 000 exemplaires (score qui dans d’autres sphères provoquerait des infarctus de béatitude). Que s’est-il passé ? Le titre était peut-être trop élaboré. La couverture allait sans doute trop loin dans la nuance, au point qu’une seconde jaquette, plus explicite, a été commandée en catastrophe pour les réimpressions, chose rare dans l’édition. Cette année, les boulons de la machine Levy ont été resserrés. La campagne 2012, c’est un retour aux fondamentaux de la marque Levy. Le titre et la couverture de Si c’était à refaire évoquent sans fioritures ceux de Et si c’était vrai, le zénith de sa carrière, 3 millions d’exemplaires vendus. Le produit est configuré pour renouer avec le succès. La promotion et le marketing ont été intensifiés et parfois repensés avec minutie.

Marc Levy récupérera-t-il sa pole position ? Sur sa première semaine de commercialisation, Si c’était à refaire s’est moins bien vendu (50 000 exemplaires) que 7 ans après… (75 000 exemplaires). De toute évidence, les courbes de la gloire sont en train de se croiser, et Levy descend pendant que Musso monte. Mais rien n’est fait. Les palmarès commerciaux se jouent beaucoup sur les ventes de poches, secteur où Levy surclasse toujours Musso. L’art de gérer un fonds déterminera peut-être l’issue de la seule dispute littéraire de ce début de siècle, qui est bien à son image.“

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