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Drieu en Pléiade

29 min

L’écrivain collaborationniste Pierre Drieu la Rochelle est entré en Pléiade depuis le 16 avril. On s’en doute, cette sorte de panthéonisation littéraire n’est pas sans provoquer quelques débats. Un des premiers à tirer a été Jean-Paul Enthoven, dans Le Point , pas pour attaquer, mais pour défendre « le cas Drieu » . “Ecartons d’abord le débat fumeux qui s’annonce , écrit-il : l’entrée de Pierre Drieu la Rochelle dans l’illustre Pléiade n’est ni une maladresse, ni une provocation, ni un scandale, ni le symptôme d’une époque dévoyée – puisque l’auteur de Gilles et du Feu follet y a, depuis longtemps, toute sa place : celle d’un grand écrivain qui a mal tourné, ignoble le plus souvent, mais puissant, et digne (il est vrai que ce mot ne lui sied guère…) de figurer aux côtés d’Aragon et de Malraux, ses doubles inversés, ses alter ego en tintamarre. On se lasse par avance des arguments qui vont voler et qui avaient déjà servi lors de « l’affaire Céline » : quoi, un autre fasciste en papier bible ? Gallimard se croit encore en 1942 ? A-t-on demandé une préface à Otto Abetz ? Et Brasillach, c’est pour bientôt ? Etc. La police littéraire, comme d’habitude, sera prompte à tirer dans le tas. Passons. Même si Drieu est moins génial que l’abject Céline, moins furieusement doué qu’Aragon, moins agité que Malraux, il a du charme, un mauvais charme, comme on dit mauvais genre , estime Jean-Paul Enthoven. Et pour un romancier, le charme, fût-il vénéneux, c’est plus décisif que la bienséance idéologique.

D’ailleurs, propose le critique du Point , prenons les choses à l’envers, et imaginons que Drieu la Rochelle, le 15 mars 1945, ait survécu à son deuxième suicide imaginons que Malraux l’ait convaincu d’enfiler un uniforme de la brigade Alsace-Lorraine ( « sous pseudonyme et sans commandement… ») qu’Emmanuel Berl l’ait caché dans une cave ou en province le temps que les choses se tassent que Bertrand de Jouvenel ait plaidé sa cause auprès d’un président du Conseil de la IVe République : « Pierre », comme tant d’autres, se serait alors sorti d’affaire. Il aurait publié des Mémoires aussi rectifiés que ceux de Chateaubriand, n’aurait pas tardé à faire son entrée sous la Coupole au fauteuil d’un écrivain démocrate-chrétien, Le Figaro aurait confié son rez-de-chaussée à ce notable assagi et antimoderne, Mitterrand aurait déjeuné avec lui chez Lipp, où, en l’apercevant, Romain Gary (qui mérite la Pléiade lui aussi) n’aurait pas manqué de vouloir lui casser la gueule. Telle est la comédie du bien et du mal dans la République des lettres. Après tout, Morand ou Chardonne en avaient autant que lui sur la conscience. Mais ils furent plus malins. Et moins courageux.“ Et Jean-Paul Enthoven de conclure son long plaidoyer: « Aujourd’hui, Drieu paie au prix fort le fait d’avoir été son propre procureur. Il attendait d’être jugé en appel. Voire en cassation. Nous y sommes.“

Alors on ne sait qui est la « police littéraire » que vise Jean-Paul Enthoven, mais l’entrée de Drieu en Pléiade n’a pas vraiment provoqué les remous annoncés. Nelly Kaprièlian, souvent contestée pour ses leçons de morale en matière littéraire, écrit ainsi dans Les Inrockuptibles : “La Pléiade n’est ni une académie, ni un sanctuaire, et les romans de Drieu ont tout lieu d’y être publiés, d’autant qu’ils le sont accompagnés d’un appareil critique solide et sans complaisance. La question que pose plutôt la (re)lecture de ses œuvres, c’est celle de la modernité de cet auteur à l’aune de ses idées rétrogrades et antisémites.“ Une modernité peu avérée, si on en croit Philippe Sollers, qui certes défend lui aussi dans Le Nouvel Observateur l’entrée de Drieu en Pléiade, mais écrit : “Drieu est ce qu’on pourrait appeler un bon mauvais écrivain. Il s’en tire moins bien, avec le temps, que ses contemporains, Malraux, Aragon, Céline. Il se doute de son échec, il continue à beaucoup écrire, mais ses livres sont lourds, lents, trop longs et péniblement dix-neuvièmistes. Le passé simple et l’imparfait du subjonctif les retardent, les dialogues sont embarrassés, les portraits de femmes très conventionnels, et sa vision désenchantée de la décadence reste académique.“

La seule à s’opposer violemment au Drieu en Pléiade, à ce jour, a finalement été Aude Lancelin, dès janvier, dans Marianne . “Entre ici, Pierre Drieu la Rochelle , avec ton terrible cortège… , écrivait-elle. C’est à un bien étrange cérémonial que nous convient les éditions Gallimard, en relogeant en Pléiade, leur collection la plus prestigieuse, le plus compromis de leurs anciens employés. Ainsi le dandy collabo qui se chargea de verrouiller la NRF de 1940 à juin 1943, l’auxiliaire nonchalant de la Propaganda Staffel, l’ex-proche des surréalistes qui en vint à saluer dans la mythique revue « le génie d’Hitler et de l’hitlérisme », l’antisémite convaincu qui, trop conscient de son désastre, se suicidera le 15 mars 1945 voit-il une dizaine de ses romans et nouvelles publiés sur papier bible. « Son œuvre a un charme très particulier, encore trop sous-estimée, tempère Hugues Pradier, directeur éditorial de la Pléiade . Un roman admirable comme Blèche , paru en 1928, est par exemple méconnu. Notre seule cause, c’est celle des lecteurs. Nous espérons en faire gagner à Drieu. » Un point de vue pour le moins audacieux , juge Aude Lancelin. Véritable parabole fasciste, de bout en bout imprégné de racisme antijuif, le roman-confession de Drieu, Gilles, a-t-il vraiment toute sa place aujourd’hui dans une collection d’apparat, destinée aux étrennes en tout genre ? Hugues Pradier s’agace et persiste : « Nous ne sommes pas là pour juger moralement les auteurs. » Morale, attention le mot est lâché. Le rayon paralysant. Ainsi, par une comique inversion, est-ce désormais au nom de l’anticonformisme et de la transgression sacralisée que l’on entend promouvoir l’esthétique la plus rance des années 30.“ Interrogé par la journaliste de Marianne , l’historien Michel Winock, auteur de plusieurs études de référence sur le fascisme de Drieu la Rochelle, confie une certaine stupéfaction : « Cette mise à l’honneur est très étonnante. Maurice Barrès, la grande référence de ces années-là, celui qui les irrigue tous, n’est même pas en Pléiade et on y inscrit Drieu… Il y a forcément de quoi réfléchir.“ Un autre historien, cité dans Marianne , Fabrice d’Almeida, y voit lui un symptôme : « Ce que l’Italie a fait politiquement avec la Ligue du Nord et Gianfranco Fini, réintroduire le fascisme dans le jeu, la France est en train de le réaliser culturellement. On réhabilite le maurrassien Jacques Bainville, on célèbre Drieu… A l’évidence, ce qui se joue là n’est pas purement d’ordre stylistique. »

Même constat chez Eric Loret dans Libération : “L’arrivée en Pléiade de cet écrivain fasciste ( « si je n’avais pas été trop vieux pour quitter mes livres, j’aurais dû être SS », avait-il écrit), antisémite et suicidé, permet de mesurer la réévaluation dont a fait l’objet la littérature collaborationniste depuis soixante-sept ans.“

> Reportage multimédia sur la polémique

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