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Droit de réponse avant parution

9 min

Il est rare qu’une bande dessinée fasse polémique, encore plus qu’elle provoque un droit de réponse, et tout à fait inédit que ledit droit de réponse soit inséré dans l’album lui-même. Quentin Girard, dans Libération , plante le décor : “Nouveau-Mexique, 1948. Une vieille Hudson en rade en plein désert. « C’est de ma faute, je n’aurais jamais dû vous entrainer tous dans cette sotte expédition », jure Joseph Gillain, alias « Jijé », bretelles et tricot de corps. Il part chercher de l’eau, laissant femme et enfants, mais surtout Morris, père de Lucky Luke, et André Franquin, papa de Gaston. Cette scène a existé – ou presque. Schwartz et Yann la relatent ainsi dans Gringos Locos, paru chez Dupuis. Ils y racontent la traversée des Etats-Unis par trois auteurs mythiques de l’illustré belge Spirou qui voulaient trouver du travail chez Walt Disney. Sauf qu’on a failli ne jamais lire cette aventure… En janvier, tout était prêt, l’album tiré à 45 000 exemplaires c’était compter sans la fille de Franquin, Isabelle, et les ayants droit de Jijé. Pour eux, l’épisode ne reflète pas la réalité de leurs parents. Ils ont donc fait bloc pour empêcher l’édition. Qui paraît avec cet avertissement : « Si les auteurs ont construit leur récit en se basant sur des faits réels et les souvenirs recueillis auprès des témoins de cette époque unique […], l’album que vous tenez entre les mains n’est pas pour autant un documentaire scientifique ou un biopic historique. Il s’agit, en premier lieu d’une aventure humoristique. » Un « droit de réponse » a été ajouté. Dans la BD, agréable , juge le journaliste de Libération , Jijé, illustrateur de Tanguy et Laverdure, jure à tout-va, est un peu bigot, et craint l’arrivée des chars rouges à Bruxelles. Tout en étant présenté comme le leader de l’équipée. Pour Benoît Gillain, l’un de ses fils, qui participa au voyage enfant, la vision est caricaturale : « Les auteurs n’ont jamais connu mon père. Il n’avait rien à voir avec ce grossier personnage. » Pour Isabelle Franquin, « ce récit boiteux est en train de desservir la mémoire de ces personnes ». Les auteurs ne sont pourtant pas des débutants. Yann collabore depuis les années 70 au Journal de Spirou. Il a publié en 2009 avec Schwartz Le Groom vert-de-gris, épisode déjanté de Spirou et Fantasio. Certes, il reconnaît que « tout n’est pas vrai » mais il a « essayé de tout rendre vrai ». Il cite la formule usée jusqu’à la corde de L’Homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende est plus forte que la réalité, alors on publie la légende. » Les trois compères ne sont pas parfaits. Jijé est excessif, Morris passe son temps à boire et à fréquenter les filles et Franquin est un peu mou, comme Gaston. Mais ils sont rendus délicieusement humains. La BD a mis du temps à prendre conscience de son propre art, et les biopics sur ses grands auteurs sont peu nombreux. On découvre ici qu’ils sont perclus de doutes et ont parfois vécu avec moins que rien, dormant sur des feuilles de journaux à Tijuana. Yann et Schwartz les traitent de manière ironique, ce qui vaut mieux qu’une hagiographie béate. Ils redonnent aussi la place qu’il mérite à Jijé. Alors que les jeunes lecteurs ne découvrent plus ses albums, ils comprendront à travers Gringos Locos l’influence qu’il a pu avoir sur la BD belge.“

Le scénariste Yann revient sur cette curieuse polémique dans le numéro de juin du mensuel Casemate . Il s’y dit « consterné » par le « droit de réponse » des héritiers. « Après la stupeur et l’abattement consécutifs à l’annulation de la sortie de notre album, suivis de quatre mois d’attente imposés par l’éditeur cherchant une conciliation avec les héritiers, je suis consterné à la lecture de ce supplément « Droit de réponse ». Les héritiers n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère, versant souvent dans la métaphore alimentaire. Notre album ? Une « chose » médiocre, une trahison, un triste brouet, « on s’attendait à du caviar, on nous a servi du poisson pané »… J’en passe ! Je peux concevoir une déception d’enfants, très jeunes ou pas encore nés au moment des faits, qui se sont bâti un voyage imaginaire et d’autant plus idéalisé qu’il a été longuement fantasmé au fil des décennies. La désillusion était inéluctable… De là à vouer les auteurs aux gémonies, à exiger d’envoyer les albums au pilon, la sanction me semble disproportionnée et bien désinvolte par rapport à notre travail ! » Après avoir explicité ses sources et détaillé ses méthodes de travail, Yann en vient à une question de fond, qui excède son album en particulier pour toucher la création et la fiction en général : « Non, nous n’avions pas à soumettre notre travail aux héritiers. Cette solution revient sempiternellement dans les interviews. Elle semble évidente : les héritiers lisent les pages, rectifient, corrigent, éliminent ce qu’ils estiment être faux, irrespectueux ou impertinent, et l’album peut sortir, sanctifié et adoubé. C’est absurde ! Les pages auraient alors été en partie retouchées, remaniées, amputées de dialogues croustillants et, par contre, augmentés de reconstitutions soi-disant plus véridiques, mais fastidieuses et stériles. C’est une question de technique narrative si on veut insuffler du rythme, du tonus à un récit, il faut employer les ellipses, les raccourcis, savoir condenser plusieurs anecdotes en une seule plus efficace. Si on respectait rigoureusement la chronologie des faits, le lecteur s’assoupirait… La base même de la création, c’est la liberté de créer ! Un travail réalisé sous le joug ou la férule bienveillante de personnes extérieures ayant le droit d’imposer leur vision des faits ne peut donner un résultat satisfaisant sur le plan créatif ! Au mieux, on obtiendra un sinistre Oncle Paul. Pire, ce genre d’intervention insidieuse condamnerait toute liberté de traiter sous forme graphique une biographie romancée. On ne pourrait plus raconter de manière humoristique les carrières des Roba, Leloup, Tillieux, ou même de Pompidou ou de Cohn-Bendit, sans voir débarquer illico un autobus luxueux et climatisé d’héritiers et d’ayants droit avides d’imposer leur vérité ! Ferri n’aurait pu réaliser son savoureux De Gaulle à la plage sans voir déferler tout Colombey-les-Deux-Eglises prêt à le crucifier sur une croix de Lorraine ! […] Gringos Locos est le travail d’auteurs qui ne se prennent pas au sérieux, mais qui ont envie de défendre leur démarche, une tranche de rigolade, certes, mais également un hommage ému et respectueux à trois auteurs fondateurs de la BD moderne, ainsi qu’un reflet d’une époque passionnante et oubliée. Le tout réalisé, tant au dessin qu’au scénario, avec un souci maniaque d’honnêteté non de vérité, mais de vraisemblance. »

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