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Du bonheur de ne pas être prophète en son pays

5 min

Il y a un peu plus d’un mois, on apprenait dans Libération que “les autorités russes travaillent sur une nouvelle politique culturelle fondée sur les valeurs démarquant la Russie de l’Occident. Ce projet, dont la rédaction revient au ministère de la Culture, se base sur la thèse que « la Russie n’est pas l’Europe » et s’appuie sur de nombreuses citations des discours de Vladimir Poutine, héraut d’un nouvel « homme russe ». Les tensions autour de l’Ukraine ne sont évidemment pas étrangères à l’affaire. Dans une interview au journal Kommersant, le ministre Vladimir Medinskiy a affirmé que son pays devait « protéger » sa culture des errements de celle contemporaine européenne, ajoutant : « La Russie sera peut-être l’un des derniers gardiens de la culture européenne, des valeurs chrétiennes et de la véritable civilisation européenne. » Première illustration de ce chantier culturel, on l’a lu à nouveau dans Libération. “ « Bite », « chatte », « baiser » et « pute ». Ces mots devraient être bientôt bannis des spectacles en Russie. Vladimir Poutine, connu pour sa distinction, a signé une loi entrant en vigueur le 1er juillet et interdisant les « vulgarités » dans les performances en public. Les amendes iront de 2 500 à 50 000 roubles (soit de 50 à 1 000 euros). La liste des termes interdits n’est pas exhaustive, mais l’Académie des sciences et l’Institut de la langue russe ont défini ces quatre mots pour une loi similaire déjà appliquée à la presse. Si bien que le Moscow Times, qui a délivré la nouvelle, est forcé d’utiliser de laborieuses circonvolutions pour en parler. « Cette loi n’est pas agressive », a commenté sans rire le ministère de la Culture, assurant qu’elle ne visait pas « la création » mais seulement « la culture de masse ». Sans parler des premiers visés, genre Pussy Riot, ou des films américains, Shakespeare et Pouchkine ont de gros soucis à se faire.”

Cette mesure touchera-t-elle la compagnie KnAM, cette “troupe produisant un théâtre d’une inventivité formelle sidérante qui n’a rien à envier aux meilleurs compagnies, installée dans une ville industrielle de l’Extrême-Orient russe, à 8 000 km à l’est de Moscou, Komsomolsk-sur-Amour” ? “Comment cette troupe qui porte une parole politique d’opposition frontale à Poutine a-t-elle pu échapper jusqu’ici à la censure et à la répression du régime ? , s’interroge Eric Demey dans la revue Mouvement. Et comment une troupe exilée tout au bout de la Russie, jouant dans une salle de vingt-six places avec des artistes ni subventionnés, ni soutenus par les autorités, a-t-elle pu se faire connaître jusqu’en Europe occidentale ? […] Une histoire comme – peut-être à tort – on a l’impression qu’il ne pourrait plus s’en produire. La compagnie à l’activité localement ancrée déboule d’un coup sur la scène internationale, sans même passer par la case de la notoriété dans son propre pays. N’être pas prophète dans son pays, Tatiana Frolova, metteure en scène du théâtre KnAM, tient là l’explication sur le fait qu’avec leurs spectacles, ses membres n’aient jamais été inquiétés. « Si nous ne rencontrons pas de problème avec les autorités, c’est parce qu’ici personne ne nous prend au sérieux. On est très loin de Moscou donc on ne peut pas faire partir la révolution. De plus, dans un pays très masculin, une femme metteure en scène, c’est un peu du divertissement. Mais je pense que si on était à Moscou, on n’existerait plus. » Une hypothèse que les faits paraissent corroborer. Pour Je suis, le dernier spectacle de la compagnie qu’on a pu découvrir l’automne dernier au festival Sens interdits aux Célestins à Lyon, Tatiana Frolova a reçu des mains du gouverneur de la région de Khabarovsk le prix de la meilleure mise en scène. Pourtant, la compagnie y fait plus qu’égratigner Poutine, prenant position en faveur des Pussy Riot, ou établissant un parallèle entre la rhétorique poutinienne et celle de Staline. « S’ils avaient vu le spectacle, ils auraient dit quelque chose, mais cela n’intéresse personne. C’est génial d’être ici car on peut travailler tranquillement. » […] Si la municipalité prête depuis les débuts – il y a 28 ans – un local à la compagnie, ses cinq membres n’ont longtemps tiré aucun salaire de leur activité artistique. Depuis deux ans, le ministère de la Culture russe a commencé à subventionner le théâtre KnAM, permettant à ses membres de recevoir une centaine d’euros par mois. Mais tous restent obligés de travailler en parallèle. […] Il y a deux ans, Tatiana Frolova a même dû travailler comme femme de ménage. Elle en a profité pour écrire Le journal d’une femme de ménage. « Ce journal m’a rendu célèbre en Russie, raconte-t-elle. On ne sait pas que je suis metteure en scène, mais cet ouvrage a fait scandale car on a estimé qu’il comportait des éléments politiques qui n’allaient pas dans le bon sens. Le théâtre de Saint-Pétersbourg, qui me soutenait dans cette entreprise, a été officiellement privé de financement à cause de ce journal. »

Vous en saurez plus sur la compagnie KnAM dans le numéro mai-juin de Mouvement , qui sera peut-être le dernier : la société éditrice de la revue a en effet été liquidée mercredi. “Ce bimestriel dédié à la création contemporaine avait, rappelle Isabelle Hanne dans Libération, été créé en 1993 en réponse à la « disparition de la critique culturelle dans la presse généraliste », explique son fondateur, Jean-Marc Adolphe. […] Après plusieurs cahots – faillite du prestataire en charge des abonnements, perte d’une subvention pour l’association adossée à la revue, précarité des institutions culturelles, seuls annonceurs du titre –, Mouvement a été placé en redressement judiciaire en juin 2013. La revue, diffusée à 4 000 exemplaires, employait quatre salariés et des contributeurs qui ont « encore beaucoup de choses à dire », affirme Jean-Marc Adolphe.” Reste à voir où, et comment…

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