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Du côté des pensionnaires

7 min

Après notre errance douloureuse de la semaine dernière dans les tréfonds du théâtre privé, retour aux fondamentaux du public ce soir, avec une enquête menée par Laurence Liban pour L’Express , une visite dans le monde discret des pensionnaires de la Comédie-Française, à l’heure de la revue annuelle de la troupe.

Ça commence en “juin 2011, place Colette, à Paris. Un grand quadra du genre félin, look de dur en cuir et cheveux en pétard, s’engage dans l’entrée des artistes de la Comédie-Française. Son nom ? Elliot Jénicot. L’administrateur général de l’illustre maison, Muriel Mayette, lui a donné rendez-vous après l’avoir vu dans un one-man-show intitulé J’me sens très glad ! Le voici, en ce jour de printemps, à se demander ce qu’on lui veut alors qu’il pousse la porte de verre qui sépare la réalité de l’illusion, voire de la désillusion. Moins d’une heure plus tard, ce fan d’Iggy Pop quitte les lieux, passablement abasourdi. On vient de lui proposer d’entrer comme pensionnaire dans la troupe de Molière. « Qui ? Moi ? Comment cela ? Vous vous moquez… » Mais non. On ne se moque pas. Et Elliot dira oui. Cet événement vaut questions : Qu’est-ce qu’un pensionnaire du Français ? Qui le choisit, et comment ? Alors que le comité représentant la Société des comédiens-français, les fameux sociétaires, se prépare à statuer sur le devenir de la troupe, lors de sa session du 19 décembre (après demain), L’Express est allé y voir de plus près.

En commençant par la vedette du moment, Pierre Niney, le garçon du Chapeau de paille d’Italie. Pour lui, tout est parti d’un dépannage. « Muriel cherchait un jeune comédien expérimenté pour un remplacement dans Un fil à la patte . Elle ne m’avait pas vu jouer mais des acteurs m’avaient repéré dans le film J’aime regarder les filles . » Embauché après une petite année de Conservatoire dans les guibolles et avec un CV déjà bien fourni, Pierre, 21 ans, se retrouve illico chargé d’incarner tout le XXe siècle dans Une histoire de la Comédie-Française, de Christophe Barbier (oui, le directeur de la rédaction de L’Express). Même chose pour la merveilleuse Suliane Brahim. A deux doigts d’arrêter le métier, elle est recommandée par la comédienne Judith Chemla, en partance du Français, et passe une audition – « manquée », dit-elle – avec Catherine Hiegel, qui préparait L’Avare. « Muriel m’a convoquée dans son bureau en m’expliquant des tas de choses. A la fin, interloquée, je lui ai demandé : “Alors, vous m’engagez ?” Ça s’est fait comme ça. »

S’il est vrai que le dépannage fonctionne bien au Français, les autres voies ne sont pas impénétrables et chaque administrateur a les siennes. Embauché en CDI comme artiste auxiliaire par l’ancien administrateur Marcel Bozonnet, Clément Hervieu-Léger a eu le temps de voir les choses de l’intérieur avant d’intégrer la troupe : « Dépourvu de la charge symbolique que représente un engagement de pensionnaire, explique-t-il , le statut d’auxiliaire permet, le cas échéant, de s’épargner le traumatisme du renvoi. » Muriel Mayette, elle, engage directement les jeunes mais leur laisse le temps de faire leur trou avec de petits rôles. Assise à son bureau d’administrateur général, la patronne du Français explique (à l’enquêtrice de L’Express ) : « Appartenir à une troupe n’est pas quelque chose de neutre. Cela dépend de la capacité de chacun à vivre avec les autres. Lors d’un rendez-vous, je préviens : “On ne vient pas pour essayer. On fait un choix.” Même si, bien sûr, la Comédie-Française n’est pas un couvent. Jusqu’à présent, je me suis fiée à mon instinct et je réussis plutôt bien car je viens de la troupe. » De fait , reconnaît Laurence Liban, ils ne sont pas nombreux, ceux à être partis à peine arrivés. Ce fut pourtant le cas récemment de Julie-Marie Parmentier, brillante étoile trop vite disparue de la maison. « Tout le monde n’est pas fait pour le Français, explique Muriel Mayette. Les contraintes sont fortes et c’est très fatigant. On peut s’y sentir à l’étroit et même y éprouver une sensation d’étouffement. » Examinant les registres reliés de rouge dans lesquels sont consignées entrées et sorties, on remarque que seuls trois des 23 pensionnaires présents dans la troupe lors du départ de Marcel Bozonnet, en 2006, sont toujours là. Où sont passés les autres ? Dégagés ? Remerciés ? Virés ? Parfois. Mais en fait, il y a maintes façons de cesser d’être pensionnaire : on peut devenir sociétaire, partir à la retraite, mourir, quitter la maison fâché/viré, comme Aurélien Recoing, ou de soi-même et content, comme Grégory Gadebois, qui veut s’ouvrir à d’autres aventures. On peut aussi partir et revenir. Fraîche comme une rose, Danièle Lebrun s’est offert ce luxe. Entrée jeunette chez Molière, elle fit un tour et s’en alla chercher ailleurs des rôles à sa mesure. Après une brillante carrière dans le privé, la voilà de retour. « J’ai mis quinze jours avant d’accepter, poussée par mon agent, Laurent Grégoire. Il m’a dit : “Si tu t’ennuies, tu t’en vas.” Mais il paraît que la troupe est très bien en ce moment. Et puis Muriel m’a promis que je ne ferais que ce que je voudrais. » C’est-à-dire ? « J’ai refusé une panne [un rôle insignifiant] de 18 vers dans Racine mais j’ai accepté de jouer dame Pluche dans On ne badine pas avec l’amour . Et maintenant je suis très contente dans Un chapeau de paille d’Italie . J’ai plein de copains ici. Quand je compare avec la Comédie-Française de ma jeunesse ! C’était affreux ! Il y avait trop de tensions ! J’ai fui. »

C’est vrai, elle est loin la peur qu’inspiraient les Debucourt, les Seignier, les Clarion… Ces monstres (de talent) n’ont plus cours et la troupe a changé, sans cesse en mouvement, sans cesse en équilibre. Derniers quadras-quinquas arrivés, Laurent Lafitte, Samuel Labarthe et Elliot Jénicot lui apportent de nouvelles couleurs, de nouvelles voix, de nouveaux corps. Mais une frange masculine du Français commence à se sentir menacée par ces nouveaux venus. « Muriel continue d’engager des 30-50 ans, regrette Guillaume Gallienne. On n’en a pas besoin. Certains sociétaires, excellents, ne travaillent pas assez. Engager des pensionnaires ne doit pas se faire au détriment de ceux qui ont fait de la Comédie-Française un choix de vie. Certains recrutements mettent le comité dans le rôle du méchant qui vire. Mais on ne renvoie pas de gaieté de cœur. » Et de réclamer la présence d’un nouveau senior, catégorie peu représentée dans la troupe depuis le départ de Michel Robin.

A quelques semaines de la réouverture de la salle Richelieu rénovée, la troupe, que tous disent très belle et très unie en dépit de son antique surnom, les Atrides, attend le verdict du comité de décembre. Qui sera promu ? Qui sera viré ? Aucune fumée blanche, comme à Rome, mais des rires et des larmes en perspective” , promet, pour conclure, Laurence Liban dans L’Express .

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