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Du "rien à voir" au "tout à découvrir"

6 min

En janvier 2007, “le directeur du Frac Poitou-Charentes […] avait déposé plainte contre la Présidente du Conseil Régional, Ségolène Royal, pour « harcèlement moral », parce qu’il estimait avoir été victime de « vexations répétées portant atteinte à sa dignité ainsi qu’à sa santé mentale et physique »… Sombre histoire, qui, nous rappelle Amélie Pékin dans le magazine Artension , à paraître fin octobre, avait été résolue par le transfert des collections dudit Frac, trop à l’étroit en ses locaux d’Angoulême, dans le bâtiment désaffecté du centre caprin de Linazay, petit village de la Vienne situé à 3 kilomètres au sud de Champagné-le-Sec, et 2 kilomètres à l’ouest de Champagné-le-Mouillé. Ce centre, appelé Cabrilia, était en Poitou l’équivalent raffarinien du très giscardien Vulcania en Auvergne. Il avait été dédié dans un premier temps à la promotion internationale de la race caprine et du fameux fromage de chèvre Chabichou. Il avait dû très rapidement fermer, faute de public et à cause de l’odeur. Voilà qu’aujourd’hui, 7 ans plus tard, sous l’impulsion de son actuel et fringant directeur, est organisé en cet ex haut lieu de la bique et du bouc une exposition, titrée Rien à Voir, sous-titrée Modules d’œuvres en situation d’exposition, qui durera jusqu’en avril 2015.” Et la polémiste d’Artension de citer “quelques extraits du dossier de presse de cette célébration du Rien modulaire et post fromager en milieu rural : « Depuis 2008, Jérémie Bennequin pratique le gommage quotidien de pages de livres, s’attelant plus particulièrement à effacer l’œuvre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu . Pratique discrète, il se consacre consciencieusement à cette “désécriture”, manipulant assidument le côté bleu de sa gomme […]. Les œuvres de Michel Blazy (plantation de lentilles, sculptures de purée de carotte ou de brocoli, massif de papier toilette rose) sont fragiles et discrètes, éphémères et périssables. “Presque riens”, issus d’un travail qu’il qualifie plus volontiers d’activité modeste et domestique […]. Les quatre énoncés performatifs de Victor Burgin abandonnent tout objet concret au profit du langage et croisent philosophie analytique, structuralisme et linguistique. L’œuvre est ici littéralement le langage qui acte, et non plus l’objet. » Du « rien à voir » auquel est donc associé du « rien à comprendre » , traduit Amélie Pékin, dans un endroit perdu au fin fond du bocage poitevin, avec comme seul public les biquettes, qui n’en ont évidemment « rien à traire », mais qui ont en chœur tremblé d’effroi quand on leur a annoncé cette stupéfiante journée séminaire du « Rien à voir » qui « réunira des artistes, théoriciens et acteurs de l’art contemporain s’interrogeant sur ces pratiques qui perturbent les normes dont le monde de l’art pensait s’être affranchi. » Une invasion de « m’as-tu-rien-à-vu » qui risque d’être mal perçue dans les caprins troupeaux, et de ne pas améliorer l’image du Chabichou sur la scène internationale de l’art contemporain” , craint en conclusion Artension. Cabrilia sera-t-il cependant un jour honoré de la présence du président de la République ? Pas impossible, car comme l’écrit David Revault d’Allonnes dans Le Monde , “dès qu’il entend le mot « culture », François Hollande, ces jours-ci, dégaine son agenda. Un coup d’œil à ce dernier le confirme : le chef de l’Etat, depuis le début de son quinquennat, ne s’était jamais autant passionné pour les choses de l’art. Saisi par une frénésie culturelle – comme il l’avait été, au printemps et à l’été, par une fièvre commémorative –, le président de la République a bien l’intention de le faire savoir, en multipliant déplacements et visites sur ce terrain. […] Le 20 octobre, il inaugurera, au Jardin d’acclimatation, la fondation LVMH, dessinée par l’architecte Frank Gehry, concepteur du musée Guggenheim de Bilbao. « Le geste architectural des dix dernières années », glisse un conseiller. Puis, cinq jours plus tard, le 25 octobre, le Musée Picasso de Paris, fermé pour travaux de rénovation depuis 2011. Lors d’un récent séminaire de son cabinet , le 26 septembre à l’Elysée , poursuit Le Monde, Hollande a ainsi demandé à plusieurs collaborateurs de lui fournir pistes et idées en ce domaine spécifique. Dont Audrey Azoulay, venue du Centre national de la cinématographie pour remplacer David Kessler au poste de conseiller culture du président début septembre, et Pierre-Louis Basse, arrivé quelques semaines plus tôt à l’Elysée pour plancher sur les « grands événements ». « Le président, explique un de ses conseillers, souhaitait aller vers un agenda où la culture était très présente, car il a le sentiment que c’est une solution aux tensions que connaît la société en ce moment. La culture est une des choses qui font le vivre-ensemble. C’est aussi un élément de fierté, de rayonnement pour la France. C’est l’inverse du sentiment de dépression et d’enfermement. » Dans l’esprit du chef de l’Etat, il s’agit évidemment de surfer sur une rentrée culturelle riche pour s’extirper d’une séquence politique délicate et « lutter contre le pessimisme ambiant, la tendance à la sinistrose de nos compatriotes », glisse un proche. Mais l’idée est aussi de s’adresser à nouveau à la jeunesse, sa cible de prédilection pendant la campagne de 2012. « Le président, c’est sa touche personnelle, est soucieux d’une culture ouverte à la jeunesse, explique un collaborateur. Il souhaite insister sur l’art à l’école, l’appropriation par les jeunes. » Le chef de l’Etat avait d’ailleurs entamé sa longue marche sur les chemins de la culture, le samedi 27 septembre, en consacrant une journée au street art.” Deux jours plus tard, raconte Le Figaro, le président allait « faire un tour » dans l’atelier de l’artiste français JR. “La rencontre avec ce photographe plébiscité par les jeunes s’est poursuivie une heure et demie durant et s’est achevée par la conception d’une photo géante à l’effigie du président. De quoi occuper les réseaux sociaux et tordre le coup d’un président anti-culture.” Ou comment, du fromage de chèvre au graffiti, et de Ségolène Royal à François Hollande, on passe du « rien à voir » au « tout à découvrir »…

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