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Du rififi à Montreuil

6 min

J’avais évoqué il y a quinze jours l’éviction surprise du directeur du cinéma municipal Le Méliès à Montreuil, Stéphane Goudet, en plein Festival de Cannes. Quelle mouche avait-elle piqué la maire Dominique Voynet ? Clarisse Fabre a mené l’enquête pour Le Monde .

“Un cinéma municipal doit-il fonctionner comme une piscine ? Accueillir le public, entretenir le bassin, les douches et les vestiaires, point barre ? , s’interroge la journaliste. La question peut sembler incongrue, et pourtant, elle est au cœur de l’affaire qui secoue le Méliès de Montreuil, l’un des plus dynamiques cinémas d’art et essai de France, situé dans un fief de la gauche, dans cette proche banlieue parisienne où les cinéastes Robert Guédiguian, Dominik Moll et Dominique Cabrera ont élu domicile. Depuis plus de six mois, un conflit oppose la maire Dominique Voynet (Verts) et le programmateur du Méliès qui faisait office de directeur, Stéphane Goudet, critique de cinéma, maître de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne. Ces deux-là ont en commun d’être deux grandes gueules qui n’ont pas envie de céder le moindre pouce de terrain. Mais ils sont condamnés à s’entendre, du moins pour l’instant. Car la guerre est déclarée : depuis la mi-mars, c’est le directeur général des services adjoint de la mairie qui dirige par intérim le Méliès, pour remettre au pas ce cinéma jugé trop iconoclaste. L’équipe découvre les charmes des réunions à 8h30 le matin, quand on a fini son travail la veille à minuit… « Cette décision s’est imposée suite à l’alerte donnée par la médecine du travail, qui faisait état de la souffrance de quelques agents », nuance Dominique Voynet. Entre janvier et mars, dix-neuf agents du Méliès et de la mairie ont été auditionnés au terme d’une enquête administrative. Celui qui s’était plaint a été déplacé dans un autre service. Stéphane Goudet continue d’assurer la programmation du cinéma art et essai aux trois labels – recherche, jeune public et patrimoine. Goudet, un méchant ? Sur les quinze agents du Méliès, quatorze lui ont exprimé officiellement leur soutien. La mairie soupire : ils sont manipulés. Quand il n’est pas traité de « diva », Goudet est un « gourou ». A entendre Dominique Voynet, elle lui aurait sauvé la peau. L’intéressé n’a pas souhaité s’exprimer, s’estimant lié par le devoir de réserve. Mme Voynet, une amie qui vous veut du bien ? Les partisans de Goudet, en particulier les cinéastes montreuillois qui suivent de près le dossier, livrent une autre version : ces derniers mois, la mairie a joué un jeu trouble et a tout fait pour décourager le patron du Méliès. Elle reproche au bouillonnant critique ses éditos engagés dans le journal du cinéma, sa mauvaise volonté à travailler avec la hiérarchie de la ville, et sa programmation élitiste, « je n’ose pas dire pour les bobos montreuillois », glisse Dominique Voynet. Tout le monde le sait, maintenant, dans le microcosme montreuillois : quand elle a pris son poste, la nouvelle directrice des affaires culturelles s’est présentée à Stéphane Goudet en ces mots : « On m’a dit de ne pas avoir peur d’affronter la star… » Désormais, la ville de Montreuil cherche son directeur administratif et financier, bien que son profil ne soit pas clairement déterminé. Sera-t-il un pur gestionnaire connaissant bien le cinéma ? On un ancien exploitant compatible avec Goudet, sachant que celui-ci garderait la main sur la programmation. Pas simple… Dominique Voynet déclare au Monde : « On ne cherche pas un Chamalow ! Les deux directeurs vont devoir inventer quelque chose ensemble. » Mme Voynet ne peut s’empêcher de faire cette comparaison : « Mon directeur des espaces verts et celui de la voirie doivent travailler ensemble. » L’équipe du Méliès, elle, est en train de toucher le fond de la piscine et vient de déposer un préavis de grève pour le 15 juin, dénonçant « le mal-être au travail », provoqué par « la différence entre les discours et les actes de la municipalité ». Pendant ce temps, le projet culturel du futur Méliès est au point mort : en 2013, il sera en effet transféré au cœur du centre-ville et agrandi : avec ses six salles et plus de 1100 fauteuils, il deviendra le plus grand cinéma art et essai de France. Pour l’instant, c’est un cube transparent en construction, un glaçon qui donne la température de la relation entre la mairie et son cinéma : niveau zéro. Ce projet d’extension est un héritage, douloureux pour Mme Voynet, de l’ancienne municipalité dirigée par le communiste Jean-Pierre Brard. Les ennemis de Voynet jurent qu’elle prépare la privatisation du Méliès, évoquant divers potentiels repreneurs, Pathé, UGC ou MK2. Ces deux derniers circuits avaient combattu le projet d’extension, sous le mandat de Brard, au motif qu’un multiplexe subventionné s’apparentait à de la concurrence déloyale. Une fois élue, en 2008, Dominique Voynet a déminé le terrain : UGC et MK2 ont fini par abandonner la bataille. En échange de quoi ? « Je n’ai rien négocié. On dit que je veux privatiser ce cinéma. C’est une horreur ! Le Méliès restera municipal », répète Mme Voynet. Une chose est sûre, dans l’affaire du Méliès, la maire et sénatrice s’est mis à dos tout le monde, ou presque. Les 450 membres de l’association de spectateurs Renc’art, le millier de cinéastes et de professionnels du cinéma qui ont signé la pétition publiée dans L’Humanité du 24 mai. Politiquement, Dominique Voynet sait qu’elle a tout à perdre à se défaire de Goudet. Restent, enfin, ces 150 exploitants de salles art et essai, qui ont juré à Cannes qu’ils ne poseront pas leur candidature au poste de directeur du Méliès, par solidarité avec Goudet. C’était le 14 mai, à la veille de l’ouverture du Festival. L’annonce du recrutement du futur directeur au Méliès, ayant les pleins pouvoirs sur la programmation, venait de tomber sur le site de la ville de Montreuil. L’équipe du Méliès criait à la trahison : Mme Voynet n’avait-elle pas promis que Goudet garderait la main sur la programmation ? Pour se justifier, la maire a donné pas moins de trois explications différentes. Puis, une nouvelle annonce a été publiée dans la presse, rectifiant le tir et cantonnant le futur directeur à l’administratif et au financier. Le malentendu est désormais dissipé. Jusqu’au prochain épisode…“

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