LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Du tapis rouge, ou comment y échapper...

5 min

« Nous pensons interdire les selfies sur le tapis rouge de Cannes , a déclaré à Buenos Aires Thierry Frémaux, délégué général du Festival du même nom, cité par Le Film Français. Ça veut dire quoi ces “autophotos” ? Je pense que c’est mieux de conserver ce moment dans la tête. Mais je sais que cette mesure sera difficile à prendre.” Tant qu’à faire, l’idéal serait de carrément supprimer le tapis rouge, cauchemar des actrices et « usé jusqu’à la corde » , selon James Wolcott dans Vanity Fair. “Le rituel du tapis rouge, écrit-il, autrefois majestueux, s’est mué en calvaire ponctué d’une interminable série de stations imposées à des stars prenant la pose et souriant d’une façon grotesque, mettant à rude épreuve leur aura interstellaire. Quand le cérémonial était encore limité à quelques soirées de gala (montée des marches à Cannes, avant-premières fastueuses, cérémonies des Oscars – qui n’a, soit dit en passant, été doté d’un tapis rouge qu’en 1961 et il fallut attendre la première diffusion couleur à la télé, en 1966, pour que cette soirée devienne la soirée –), il conservait la majesté et le glamour du tapage exceptionnel. A présent, le tapis rouge est devenu la piste du marathon que l’on appelle désormais « Awards season », la saison des trophées, qui coïncide plus ou moins avec l’hiver [et qui se poursuit en fait toute l’année]. Tout cela a modifié nos attentes en matière de célébrité et imposé un nouvel impératif : il ne suffit plus à un acteur de briller sur scène ou à l’écran ni à un musicien de tutoyer les étoiles en studio ou en salle il leur faut maintenant maîtriser à la perfection la technique des défilés de mode – élégants, calés sur les dernières tendances, dûment accessoirisés, majestueusement crêpés, manucurés, pédicurés, fumés au bois vert, posés, bons camarades, mâchant discrètement leur Nicorette sans ruminer comme des chameaux. […] Même en cas de triomphe stylistique et de belles surprises, ce spectacle pue le sexisme , dénonce James Wolcott, car cette dictature du paraître pèse avant tout sur les épaules des femmes qu’on inspecte en priorité dans cette compétition de reines de beauté de province. Les acteurs peuvent être raillés pour un smoking ringard ou parce qu’ils sont sapés comme des voituriers mais leur arrivée ne déclenche ni l’examen minutieux de leur tenue ni le jugement sans appel sur leur corps auxquels sont soumises les femmes. Il semble qu’à Hollywood, pour les actrices, le nombre d’occasions de fouler un tapis rouge est inversement proportionnel à celui de décrocher un rôle intéressant dans un film. Katharine Hepburn et d’autres grandes figures du cinéma américain ont certes porté des robes de soirée mais leur traîne ne ressemblait pas à une version luxe des chaînes et du boulet.” Et cependant, quelque chose bouge à Hollywood. “Depuis la France, pays d’Agnès Varda, de Maïwenn et des vidéos rigolotes avec Mélanie Laurent, on ne s’en rend pas compte , écrit Yal Sadat dans Première. Pourtant, si tout se passe comme prévu, on se souviendra du mitan des années 2010 comme du moment où les actrices-stars d’Hollywood ont pris leur revanche sur le machisme de l’industrie. Le combat de Reese Witherspoon qui, via sa société Pacific Standard, soutient des films où les femmes jouent les premiers rôles, a connu un net regain de notoriété depuis qu’elle a produit Gone Girl et Wild. Sur les traces d’Angelina Jolie et de son Invincible, Natalie Portman termine son premier long, A Tale of Love and Darkness, tandis que Scarlett Johansson met en chantier (plus difficilement) Summer Crossing, adaptation d’un roman de Truman Capote. A peu de choses près (Jodie Foster, les essais discrets d’une Diane Keaton, la pionnière 50’s, Ida Lupino), c’est du jamais vu de l’autre côté de l’Atlantique. Hollywood n’a eu droit ni à son Agnès Varda, ni à sa Maïwenn, et encore moins à ses vidéos rigolotes avec Mélanie Laurent. Quand une telle trinité de stars plonge les mains dans le cambouis, il est difficile de ne pas flairer une petite révolution. Certes, le mot est fort, car si Angelina Jolie pilote désormais ses projets au cœur des studios, Natalie Portman travaille avec sa propre boîte de production, Handsomecharlie Films, tandis que Scarlett Johansson passe par des circuits semi-indépendants. Pas de quoi ravaler la façade du cinéma US, donc, du moins pas encore. Mais ces reconversions viennent un peu bousculer les habitudes en redistribuant les rôles, tout en posant une épineuse question : à quoi tient ce réveil tardif alors que leurs confrères masculins, depuis les origines, s’invitent aux manettes à la première occasion ? Pas de doute selon Jordan Mintzer, plume respectée de The Hollywood Reporter : l’essor des études de genre aux Etats-Unis a préparé le terrain à cette vague de films d’actrices. « Avec du retard, Hollywood emboîte le pas de l’évolution sociale qui a vu Hillary Clinton devenir un leader démocrate crédible. L’industrie commence seulement à faire l’expérience du glissement qu’on peut observer dans Mad Men quand les femmes commencent à avoir du pouvoir dans la pub. Tout a débuté à la télévision où certaines “showrunneuses” ont fait leurs preuves, comme Jenji Kohan avec Orange Is the New Black . Le triomphe de Kathryn Bigelow aux Oscars a également été décisif. » […] Au fond , estime plus loin le journaliste de Première, le phénomène raconte sans doute moins de choses sur la condition des femmes contemporaines que sur celle des actrices de cinéma. Une femme écoute ses pulsions créatrices de la même manière qu’un homme, cela va de soi. Mais l’actrice, elle, n’est pas n’importe quelle femme, et l’actrice américaine encore moins. Elle revient de beaucoup plus loin, elle n’a pas bénéficié de l’émancipation qui a ôté à la gent féminine le perpétuel devoir de séduire. Historiquement, son travail consiste à s’offrir comme objet de désir, avec tout ce que cela suppose de passivité et d’exhibition. […] D’où, peut-être, ce désir de s’effacer derrière les sujets de leurs propres films, de briser une certaine image pour se libérer de l’impératif glamour.” Ce n’est qu’un début, le combat continue !

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......