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Écrits posthumes et révisionnisme de poche

5 min

“Il fallait s’y attendre, cela arrive toujours avec les grands écrivains disparus. Mais là, la rapidité est déconcertante , s’émeut Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro. Alors que l’on vient à peine de dire adieu à Gabriel Garcia Marquez au Palais des beaux-arts de Mexico lors d’une émouvante cérémonie le 21 avril, un journal espagnol, La Vanguardia, publie en ligne un texte inédit de l’auteur de Cent ans de solitude. Quatre jours seulement après la mort du grand Gabo ! Le quotidien, installé à Barcelone, a décidé de dévoiler quinze feuillets d’un roman sur lequel Garcia Marquez travaillait. Ces passages, publiés sur le site de La Vanguardia, seraient le premier chapitre d’un livre coiffé de ce titre provisoire Nous nous verrons en août, l’histoire d’Ana Magdalena Bach, quinquagénaire qui, tous les 16 août, se rend sur une île fleurir la tombe de sa mère, et à qui il arrive une aventure chaque année. Le journal prend bien soin de dire, en introduction, que ce passage est tiré d’un roman inédit que l’auteur colombien ne voulait pas publier de son vivant – il n’était pas satisfait de son texte. Mais cela n’empêche pas le quotidien de braver la volonté de l’écrivain. En fait, il semble que ce chapitre est la retranscription d’une lecture effectuée en 1999 par le Prix Nobel de littérature. La Vanguardia a-t-elle enfreint la loi ? , s’interroge Le Figaro. En dehors des spécificités juridiques sur le droit de la propriété intellectuelle en Espagne, sur le plan moral, cette diffusion laisse à désirer d’autant que le site écrit explicitement que « Gabriel Garcia Marquez avait fait le choix de ne pas le publier ». Et d’ajouter, pour justifier cette diffusion sur le Web, que la maison d’édition américaine Random House va tenter de faire revenir les ayants droit de Garcia Marquez sur cette décision et de publier le roman resté inachevé. Pour le moment aucune démarche ne semble avoir été entreprise. En France , rappelle Mohammed Aïssaoui, sauf à enfreindre la loi, cette diffusion n’aurait pas été possible. L’article L. 121-2 du Code de la propriété intellectuelle stipule clairement qu’après la mort de l’écrivain, « le droit de divulgation de ses œuvres posthumes est exercé leur vie durant par le ou les exécuteurs testamentaires désignés par l’auteur ». S’il n’existe pas d’exécuteurs testamentaires et si l’écrivain n’a pas laissé d’instructions, ce droit de divulguer un texte inédit revient aux descendants, au conjoint ou aux héritiers.”

Rien n’interdit en revanche à un auteur, bien vivant, de revisiter, voire de réécrire à loisir son œuvre. Delphine Peras a ainsi remarqué dans L’Express que “de plus en plus d'écrivains remanient leur texte lors du passage de leur livre au petit format” du ”poche, qui permet de procéder sans précipitation à toutes sortes de « repentirs », aussi bien des retouches subtiles que des coupes franches, des profonds changements ou des enrichissements.” Ainsi de Sylvain Tesson, qui a “ajouté 14 blocs-notes inédits, rédigés entre 2013 et 2014, à sa Géographie de l’instant paru le 7 mai chez Pocket. « Je reprends toujours mes livres, précise-t-il. Je les réécris, les corrige, les annote et fais des préfaces à la nouvelle édition. Parce que nous nous transformons et n’aurions pas écrit le même ouvrage à l’heure de sa sortie en poche. Parce que je ne suis jamais content. Parce que j’aime bien l’idée de la méticulosité obsessionnelle. Parce qu’un tir doit toujours se corriger. Parce que c’est un moyen de se ressaisir. » Stéphane Carlier, lui, a pris acte des remarques de ses lecteurs sur Les gens sont les gens , paru lui aussi le 7 mai chez Pocket. “La fin leur a-t-elle paru trop abrupte ? Qu’à cela ne tienne, le romancier l’a rallongée, non sans reprendre aussi certains passages. […] « Les écrivains ont conscience que le poche est l’édition de référence, un livre qui va rester, insiste Anna Pavlowitch, directrice éditoriale de J’ai lu. Leurs interventions relèvent d’un usage, pas d’un droit, elles se font en confiance. » […] Catherine Cusset est coutumière des repentirs, comme en témoigne l’édition Folio de son roman Indigo, depuis peu en librairie. A propos du personnage de Roland, 64 ans, dont elle évoque l’érection « presque douloureuse », un ami lui a signalé que la chose ne l’était pas… Voilà donc « le désir intensifié par l’impossibilité lui donnait une érection presque douloureuse » transformé en : « L’impossibilité intensifiait son désir. Il bandait comme un garçon de vingt ans. » […] Si Patrick Modiano, à l’affiche avec L’Herbe des nuits, en mai chez Folio, ne retouche plus ses écrits depuis longtemps, ce ne fut pas toujours le cas. L’écrivain avait en effet profité des rééditions successives de son premier roman, La Place de l’Etoile, paru en 1968, pour en « raboter » les passages les plus délicats. En 1985, il supprime ainsi cette tirade d’un personnage : « Les juifs n’ont pas le monopole du martyre ! On comptait beaucoup d’Auvergnats, de Périgourdins, voire de Bretons, à Auschwitz et à Dachau. Pourquoi nous rebat-il les oreilles avec le malheur juif ? […] Oublie-t-on le malheur berrichon ? le pathétique poitevin ? le désespoir picard ? » Peut-on rire de tout ? En 1968, Patrick Modiano n’hésite pas. Vingt ou trente ans plus tard, la Shoah est devenue un sujet délicat, et son propre regard sur la question a évolué. Mais tous ne sont pas aussi « tatillons ». Pour Christophe Tison, dont le roman Te rendre heureuse sort le 13 mai chez Folio, de simples opérations « cosmétiques » suffisent amplement : « Le travail sur le poche est un piège qui peut vous engloutir vif, dit-il . Un livre a le droit de vieillir lui aussi, d’être ancré dans une période de l’existence, et de l’écriture. Sinon, on peut le réécrire à l’infini, jusqu’à la fin de sa vie d’auteur. Ça serait drôle d’ailleurs comme expérience. A la Borges. » Et pourquoi pas donner lieu à des versions posthumes inédites de livres déjà parus ?

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